« Let me, let me, freeze again » – Le Génie du Froid

J’ai du le raconter plus de cent fois à voix haute, à voix de plume, à voix de clavier, sur des écrans, sur des papiers, dans des calepins, dans des bars, dans l’intimité, à des inconnus, à des moins connus aussi, mais franchement ! Oui franchement ! le pied que ce serait de commencer quelque chose, une nouvelle, un roman, un article, une série d’articles par : « Le jour où j’ai découvert Benicio del Toro, j’étais au cinéma Star, rue du Jeu des Enfants à Strasbourg. Je m’étais acheté un billet pour aller voir Basquiat. » Vous n’imaginez pas à quel point je peux connaître ces deux phrases par cœur, combien elles m’habitent et résonnent. Combien elles me hantent et m’obsèdent. Si vous les rencontrez toutes les deux ensemble sur un mur des toilettes de votre pub préféré, dans une boule de papier froissé qui roule dans la rue, sur la page internet d’un blog inachevé, il y a de grandes chances que je sois passé par là, après elles, ou avant. Rien n’est vraiment sûr.

Quand on les regarde toutes les deux comme ça, comme deux gamines ni trop laides, ni trop belles, plusieurs questions peuvent surgir. Qu’est-ce qu’elles ont bien de particulier ? Qu’y a-t-il de si bon qui vaille d’en tomber amoureux ? Et je suppose que tu as vu Basquiat, puisque tu as découvert Benicio del Toro?  Quels articles ? Quels calepins ? Tu crois vraiment vouloir aller quelque part avec ça ?

A peu de choses près, plutôt que de lire « Maximgar revisite ses classiques », vous pourriez être sur « Le jour où j’ai découvert Benicio del Toro ». Je m’étais imaginé un blog comme celui-là, je me suis imaginé mille choses avec ces deux phrases, comme on s’imagine mille choses avec une femme qu’on désire et avec laquelle on n’entreprendra rien. Le blog en question aurait vu tous ses articles commencer par le jour où j’ai découvert untel, j’étais à… je faisais du… j’avais l’habitude de… De cette rencontre avec Benicio il me reste tant de choses, de souvenirs brouillés, d’instants plus imaginés que vécus, que je pourrais finir par raconter un bon quart de ma vie, ou juste le meilleur de ma période Charles Appell, parce que, vous allez rigoler peut-être, si certains ont des couleurs pour désigner des périodes, moi je me contente des noms de rue sans préciser celui des villes. J’ai vécu à l’angle des rues Charles Appell et Ehrmann sans jamais me demander qui était l’un ou l’autre, dans un petit rectangle de vingt mètres carré à peine, à trois. Si j’avais le temps là, je vous parlerai de Pascal, de Rachel, de Christophe et Sophie, de ma dernière heure dans cette rue que j’ai vécue sans savoir que c’était déjà la fin du monde, pas parce que j’étais en retard pour le boulot, ça j’avais pris la mauvaise habitude de n’avoir que deux minutes d’avance, mais parce que c’était mes dernières heures dans ce boulot là, dans cette ville là, avec ceux que j’aimais là, et que rien, rien ne m’avait prévenu. Même pas ceux qui étaient au courant.

Ces deux phrases sont devenues évidentes, évidemment belles, juste au sortir de 21 Grammes d’Alejandro González Iñárritu. Parce que des destins déchirés recousus pêle-mêle dans une salle de montage où Stephen Mirrione avait perdu tout le sens des horloges pour ne garder que la justesse des horlogers, je n’avais eu d’empathie que pour son personnage, des instants insignifiants m’éloignant petit à petit des deux autres fantômes campés par Sean Penn et Naomi Watts, pour ne regarder, ne garder que l’image de la culpabilité, de l’impossible pardon, de la foi vacillante, incarnée par cet acteur balourd, au visage bouffi, au regard éthéré, aux cheveux en bataille, et aux gestes las. Je me suis souvenu que je l’avais découvert dans le Basquiat de Julian Schnabel. Là, la drogue le rendait amorphe.

Je n’ai jamais ouvert de blog du genre : le jour où j’ai découvert Benicio del Toro, c’était pendant une année de cinéma que j’avais trouvée magnifique, pour la simple et bonne raison, que je ne l’avais pas vraiment découvert là. L’année précédente, il avait été un suspect usuel, et bien longtemps avant Thimoty Dalton avait usé de son permis de tuer à son encontre. Je sais bien, je ne l’avais pas vraiment découvert à ces occasions, mais juste croisé… mais tout est bon pour se retenir, quand on a peur d’écrire, ou que l’on cherche à être méticuleusement paresseux.

Le jour où j’ai découvert Benicio del Toro, j’ai découvert Jeffrey Wright dont l’interprétation somptueuse du peintre tout en pyjama – ce sont les seuls mots qui me viennent là – laissait présager d’une carrière somptueuse, pleine de compositions éclectiques, et qui se résume tristement pour le moment à Félix Leiter le sempiternel collègue américain de James Bond, et à un Colin Powell shakespearien quand il y a quelque chose de pourri au royaume de l’administration Bush. J’ai découvert Basquiat, voire plus, j’ai découvert la peinture. Les peintres, je citerai au hasard Kandinsky, de Staël ou David, les peintres qui jusque là ne m’avaient jamais parlé, se sont mis à susurrer, et moi à entrevoir. Ce jour-là, j’ai aussi découvert Andy Warhol, Claire Forlani, Tom Waits, Van Morrison… C’était un mardi soir, un premier avril, un mardi de Pâques.

Ce n’est pas si ridicule de donner à ses périodes des noms de rue, ce n’est pas si ridicule quand on bouge beaucoup, et qu’à chaque halte on s’assoit pour écrire différemment. Les rues, quand j’y traîne, on y entend des éclats de vie. Je lis sur les frontons que tel grand homme a vécu ici, et parfois quand une fenêtre s’ouvre très grand sur une disposition de meubles épars, je lis que tel homme tout simple vit là. Les rues quand j’y vis, j’essaye d’en connaître la moindre sinuosité, la moindre gouttière qui pleure de travers et creuse une lézarde de trottoir. J’aime les rues parce qu’elles sont artistes malgré elles. Et je ne dis pas ça juste parce qu’elles ont accouché du graffiti.

Les rues ont accouché du graffiti alors même qu’elles n’étaient encore que des galeries troglodytes. On y racontait la chasse et la cueillette, la conquête du feu et la brûlure des femmes. Ou peut-être étaient-ce juste des plans de bataille, histoire de savoir où Rahaha devait se mettre pendant que Rohoho et Rihihi dégraisseraient le mammouth par les flancs. Avec l’écriture, les murs  sont devenus le réceptacle des réflexions lapidaires, et ce bien avant qu’ils soient en pierre. On y inscrivait de tout, on y inscrivait rien, en lent et éphémère, le prix de la catin du passage obscur d’à côté, des je t’aime crapuleux, des dénonciations anonymes, ou des fois l’inverse, des je t’aime anonymes et des dénonciations crapuleuses. Jusque dans la veine des tensions politiques, le graffiti est allé crier ce qu’on ne pouvait crier de vive voix, comme un écho plaqué dans le crépi. Il dénonce l’occupation, il annonce la révolution. Schmauss invente l’aérosol en 1920, Rotheim brevète la valve en 1929, dans les années 60, avec la maîtrise du diméthyle éther, les premières bombes de peintures aérosol badigeonnent les rues, ou à vrai dire, elles s’attaquent en premier lieu aux couloirs du métro. Dans le subway new-yorkais les rames se couvrent de signatures underground. Il s’agit souvent d’affirmer son identité, je m’appelle maximgar, je revisite des classiques, on l’inscrit dans maintes et maintes goulées, on affine la calligraphie ou on la dilate. Il s’agit de faire remarquer son passage, de s’approprier le territoire, il n’y a pas plus de message que je suis passé par là. René Ricard écrira : « Dans cette ville la reconnaissance est le facteur déterminant. Il est primordial de se montrer. » A New-York les graffeurs solitaires s’agglutinent en crew, en posse, dorénavant c’est en meutes qu’ils s’approprient le métro, leurs signatures deviennent des acronymes, TCA pour The Crazy Artists, SAMO pour the Same Old Shit. Si cette nouvelle forme d’expression impressionne à ses débuts, le débat divise rapidement, et dans la seconde moitié des années 70, les graffeurs sont chassés du métro, et s’en vont peinturlurer les murs des quartiers défavorisés. La mode comme le gaz volatile des bombes aérosols se répand à l’infini, Philadelphie, Los Angeles, Barcelone, Londres, Berlin ou Paris.

Shannon Dawson, Al Diaz et Jean-Michel Basquiat graffaient sous le pseudonyme de SAMO. Basquiat rapidement continuera seul. Ces trois là se sont rencontrés dans une école pour enfants doués. A ce qu’on raconte, Jean-Michel Basquiat savait écrire dès l’âge de 4 ans. Des croquis il en faisait déjà avant d’aligner des petits mots, s’inspirant des films d’Hitchcock, des comics, des bolides dans la rue. Sa mère, une jeune portoricaine l’encourage, elle le traîne dans les musées. En ouverture du film de Julian Schnabel, en opening titles comme on dit sur l’autre rivage, on la voit qui l’emmène voir Guernica, tandis que The Pogues psalmodient l’intro de Fairytale of New York une couronne dorée apparaît au-dessus de la tête de l’enfant, toujours plus brillante et dorée, prémonition de celui qu’un article baptisera bien plus tard The Radiant Child. A sept ans, victime d’un accident de voiture, il est hospitalisé, sa mère lui offre à cette occasion un le Gray’s Anatomy, qui n’a rien à voir avec un coffret des différentes saisons d’une série télé hospitalière. De ce bouquin, la bible des représentations anatomiques depuis 1858, et le livre de cuisine d’Anjelica Huston dans la Famille Addams, il apprend à dessiner des organes, des os, des squelettes. Son père est Haïtien, et à onze ans, lorsqu’il découvre la littérature, il le fait en espagnol, en français et en anglais. A quinze ans, sa mère le fait entrer dans cette fameuse école pour enfants doués.

On peut être étonné de ce que Basquiat apparaisse alors comme un paumé au début du biopic, une sorte de junkie rasta à la limite du vagabond, titubant plutôt qu’il ne marche, s’égarant dans des trips stupéfiants plutôt qu’il ne sourit. Après tout, on le voit qui se réveille et émerge d’une boîte en carton dans le dos d’un critique d’art qui écrit alors :

« Tout le monde voudrait s’embarquer avec van Gogh. Aussi horrible soit le voyage, les candidats ne manqueront jamais. L’idée du génie méconnu s’échinant dans une mansarde est une idée bête à ravir. C’est à la vie de Vincent van Gogh qu’on doit d’avoir lancé ce mythe. Combien de toiles a-t-il vendues ? Une ? Il n’arrivait même pas à les donner. C’était l’artiste le plus moderne de son temps, mais personne n’en voulait. Sa vie est une telle honte pour nous que l’Histoire de l’Art ne consistera plus désormais qu’à racheter cette négligence. Nul ne voudrait appartenir à une génération qui ignorerait un nouveau van Gogh. Dans cette ville la reconnaissance est le facteur déterminant. Il est primordial de se montrer. Une part du travail de l’artiste consiste à exposer l’œuvre en un lieu où je puisse la voir. Je me considère comme une métaphore du public. Je suis un œil public. Un témoin, un critique. Quand on découvre un nouveau tableau, il s’agit de ne pas louper le coche. Il faut être très prudent, on est peut-être en présence de l’oreille de van Gogh. »

Ces mots sont de René Ricard, poète et journaliste qui à dix-huit ans à peine quitta Boston pour New-York afin de se fondre dans la cour d’Andy Warhol. Bien décidé à racheter les générations qui avaient loupé van Gogh, lui qui avait déjà porté Julian Schnabel au firmament, il écrivit un article sur Basquiat, The Radiant Child, donnant un peu plus de lumière à SAMO dont le peintre des rues était le dernier survivant, et qui d’ailleurs, comme un mort en permission signait SAMO is dead.

En s’échappant du cocon familial, à dix-huit ans à peine, ne voulant vivre que pour l’art et sans contrainte, il se retrouve à vendre des t-shirts qu’il barbouille, des cartes postales qu’il gribouille, des démos de samples qu’il bidouille mécaniquement comme il peint, il traîne dans l’East Village bien décidé à se faire des fréquentations, au Club 57 il rencontre des artistes qui s’essayent, les B-52s, Cyndi Lauper, Klaus Nomi, ou Madonna,  au Mudd Club il retrouve les mêmes, et Lou Reed, et David Byrne, et Vincent Gallo, et Nico…

Un article de René Ricard, une carte postale vendue à Warhol, et Basquiat s’ouvre les portes du grand monde. S’il vend plus de toiles que Van Gogh, s’il n’a pas à s’inquiéter pour manger ou s’acheter de la dope, il n’en reste pas moins un artiste maudit, influencé – ou pas – par un entourage superficiel ou un Warhol omnipotent, un de ces peintres qui s’échinent dans un sous-sol, et qui découpent leurs carrières en périodes.

Dans une première, il reste l’artiste de la rue, il dessine la pauvreté, les voitures, son obsession pour la mort et la décrépitude. Dans une seconde, il devient l’artiste inspiré par son identité noire, il écrit, il colle, il superpositionne. Dans une troisième il élargit son éventail technique, mais son œuvre a une teinte d’héroïne, celle qui surdosée le tue le 12 août 1988 à vingt-sept ans.

 Ce qui étonne dans le film de Julian Schnabel, ce peintre néo-expressionniste d’une toute autre formation – passé par les Beaux Arts et le Whitney Museum of American Art – qui gravitait dans son milieu, c’est la multiplication des guests. Pas tant les rôles principaux, David Bowie, Dennis Hopper, Gary Oldman ou Michaël Wincott… mais surtout les passages furtifs d’un Willem Dafoe ou d’un Christopher Walken – lequel journaliste d’art vient interviewer l’artiste avec la même veine qui l’anime quand il vient rendre la montre paternelle au jeune Bruce Willis dans Pulp Fiction. Tous donnent à ce film réalisé sans prétention et avec un classicisme feutré par un novice que rien ne prédisposait au cinéma, même son sens de la composition,  une force d’hommage à un artiste qui donnait l’air d’un copain sincère, vaguement à la ramasse, mais sincère. Et délicat. Un hommage d’autant plus sensible qu’ils l’avaient tous connu ou croisé, et que la plupart des gars et des filles qui trainaient dans le coin avaient été abattus dans un coin de vie, par la drogue ou le SIDA. 

Avant de découvrir Benicio del Toro, je n’en savais rien. Rien de la peinture, rien de la scène punk new-yorkaise, rien de The Pogues, rien de la Symphonie n°3 de Gorecki, rien d’Amor sull’alli rosee. A cette période là, et pour un bon moment encore, 1.Outside de Bowie était mon disque de chevet, et d’avoir reconnu dans la déréliction du héros, une chanson de cet album lynchien m’avait rassuré dans cette impression d’immersion trop rapide dans un nouveau monde.

Je ne savais rien de Purcell alors. J’avais bien un beau livre sur les grands compositeurs dans ma jeunesse, une encyclopédie sans image et sans partition, mais je n’étais jamais allé voir ce qui se faisait avant Bach. A tort peut-être, mais encore aujourd’hui, je me dis qu’il me reste tout mon temps. Et puis de toutes les manières, en ce qui concerne cet article, là, je saute les étapes.

Je l’ai dit, de cette rencontre avec Benicio del Toro, il me reste tant de choses que je pourrais m’éparpiller sans peine et vous raconter toute ma vie, ou juste comment j’ai découvert Nicolas de Staël en m’étourdissant avec U.N.K.L.E. dans les oreilles, en tournant des pages glacées, en brûlant le bout de mes doigts avec une Benson, quand je ne les trempais pas dans mon rooibos d’après minuit.

Je suis tombé sur Klaus Nomi par hasard en suivant le Bowie d’Ashes to Ashes. Il était là avec sa tenue de clown blanc en smoking, le torse triangulairement bombé et moi je comatais dans ce grand appartement qui trônait où l’avenue des Vosges devient l’avenue d’Alsace. Les sonorités étaient proches de Vangelis et l’on venait juste de regarder Blade Runner. Je l’ai emmené avec moi, sur une cassette et je suis rentré le baladeur d’un kilo dans la poche avec cet ami Pierrot au clair de la lune. L’écouter et marcher sans entendre ses propres pas, se faufiler dans le peu d’ombres que laissent les réverbères fut comme une ballade mystique à la frontière que dessinent le n’importe quoi et le n’importe comment, quand ils se marient dans le très bien fait. Je rencontrai ce soir-là Henry Purcell entre deux divagations pop minimalistes.

Ce qui était bien finalement, du temps où nous n’avions pas l’Internet et ses moteurs quatre-temps de recherches, c’est que pour chercher et trouver, il fallait se tromper et essayer longtemps. Après avoir entendu la Cold Song, ce chant qui pleut comme si les violons de l’hiver de Vivaldi s’étaient ralentis et gelaient sur place, j’ai cherché comme je pouvais l’œuvre dont elles étaient inspirées en parcourant les rayons de la Fnac, en tentant de trouver à l’arrière de la pochette sous son film plastique et son prix à l’étiquette magnétique des références qui toujours m’échappaient. Pendant tout ce temps à ne pas m’y retrouver, et à ne rien trouver de tant d’autres choses, Klaus Nomi restait là dans son coin, comme celui qui avait croisé le Major Tom, ou le Spaceboy d’Hello Spaceboy, un chanteur de plastique qui rayonnait de tout ce qu’auraient pu être les années 80, dans un subtil mélange entre la technique accomplie de musiciens qui savaient tout de la musique du XVIème siècle à leurs jours et l’intuition informatique, avant que le dollar et Ronald Reagan ne s’en mêlent, un semblant de crise aussi, et que le SIDA, le chômage, les boites à rythmes finissent de nettoyer le décor.

L’album éponyme de Klaus Nomi laisse croire aujourd’hui encore en une réconciliation entre la grande musique et la pop, aux glissements de l’une à l’autre sans plus d’artifice que ça, juste en changeant de pistes. J’étais un garçon qui avait du mal à répondre à la question : qu’est-ce que tu écoutes généralement comme musique ? parce que je craignais de ne pas être assez snob, parce que je redoutais de n’avoir rien à faire découvrir, parce qu’essentiellement j’avais peur de répondre de tout, une réponse qui m’avait l’air fausse et paresseuse. Il y avait moyen dorénavant de dire j’aime Klaus Nomi, ça me donnait l’impression de dire j’écoute FIP, je sais passer de Morcheeba à Haydn juste parce que je le veux. Il avait su, sans travestir un genre dans l’autre, marier deux styles qui n’avaient cessé de s’éloigner depuis cent quatre-vingts ans. Il avait su, sans pour cela verser dans les unions mystiques d’un soir de supermarché, comme Enigma ou Era quelques années après lui. Evidemment c’est facile à dire comme ça, quand Klaus Nomi est passé en trombe, le temps de deux albums, fauché par le virus qui fit frémir la planète avec son air de fin du monde.

The Cold Song qu’il emprunte avec tant de naturel à Henry Purcell n’a rien d’une chanson sacrée. Souvent il arrive que cette distanciation au sein de l’ère musicale qui s’est produite entre « musique populaire » et « musique savante » laisse croire que ce qu’on appelle la musique classique, et plus encore quand elle a traversé trois siècles pour nous parvenir, est essentiellement de la musique sacrée. Pas du tout.

Evidemment Henry Purcell eut, comme beaucoup de ses collègues de l’époque, à écrire de la musique religieuse. Ses premières gammes, il les fit auprès de son père et de son oncle, gentilshommes à la Chapelle Royale. Ne devenaient pas qui voulaient les Quatre de Liverpool, ce n’était pas l’époque, et c’est dans les chœurs qu’on apprenait à chanter, quotidiennement, à chaque messe. Et s’il resta longtemps cantonné à l’écriture de musique sacrée et aux odes royales, il acquit une certaine notoriété avec les semi-opéras. Ce style endémique à l’Angleterre désigne un mariage entre l’opéra tel que nous l’entendons et le théâtre. Au cours de la représentation les acteurs ne chantent pas, mais leurs actions sont soutenues par la musique, des chœurs interviennent, ou des solistes se lancent dans des récitatifs en lieu et place d’une voix-off. Henry Purcell est comme un compositeur de musiques de films, un John Barry d’avant-garde.

C’est ainsi qu’en 1691, il compose la musique de King Arthur d’après un livret de son ami John Dryden. La pièce exalte le courage anglais, et affirme le sentiment national en s’appuyant sur la figure légendaire du Roi Arthur et la victoire des Bretons sur les Saxons. Mais point de chevaliers, de table ronde, de Guenièvre ou d’Excalibur… ce King Arthur lorgne plus du côté d’Harry Potter mâtiné de Monty Python. La musique de Purcell y est éclectique, elle se mêle aux brumes, chante l’amour ou la bonne cervoise. Comme beaucoup des œuvres de Purcell, qu’il conserva manuscrites, elle ne nous parvint jamais complètement, quant au texte de Dryden, ce dernier fut transmis dans son intégralité aux générations futures, pour le plus grand malheur du librettiste qui ne livra pas là sa meilleure œuvre. Mais, je me tais, car voici que le rideau se lève…

Voilà qu’un homme monte sur scène et nous annonce que nous allons assister à un spectacle novateur : à coup sûr, nous l’accepterons ou pas. Cela dure quelques minutes et les moins courageux quittent les gradins, d’autres sifflent, on en entend même qui ronflent.

Au cours de l’acte I, Arthur qui n’est pas encore roi doit se voir remettre le sceptre de la Grande-Bretagne. En effet, lui et ses courageux amis Bretons ont bouté les Saxons du Roi Oswald jusqu’à Kent qui n’est pas l’auteur de Quelqu’un de bien pour Enzo Enzo, mais bel et bien une ville. Il sait que les populations du royaume ne seraient pas contre un petit effort final, pour bouter ces Saxons une bonne fois pour toutes. Il s’apprête donc à partir, mais pas sans un salut à sa bien-aimée, la douce Emmeline. Mais son amour est aveugle, et elle l’écoute partir, dans les clameurs de la fête de Saint-Georges. Cependant, les Saxons n’ont pas dit leur dernier mot. Retranché dans un temple à faire des sacrifices à des dieux depuis oubliés, le Roi Oswald est entouré de ses fidèles compagnons : son druide personnel le redoutable Osmond, l’elfe Philidel et son serviteur l’âme damnée Grimbald. Ils en sont là à sacrifier sans retenue lorsqu’un chant monte au loin : les troupes d’Arthur l’ont emporté. Les sacrifices ne sont plus ce qu’ils étaient.

C’est déjà l’acte II, et le Roi Oswald disparait dans la brume. Parmi ses troupes c’est le grand n’importe quoi. L’elfe Philidel trahit rapidement son camp et demande la protection de Merlin l’Enchanteur, qui accepte sous conditions : Philidel doit protéger les Bretons des maléfices d’Osmond. L’âme damnée Grimbald reste fidèle à son roi. Après s’être déguisé en berger, il se propose de guider ses ennemis à la poursuite des fuyards. Il s’imagine peut-être qu’il pourra les faire tomber dans un piège : une falaise c’est parfois si traitre dans le brouillard ! Mais son plan ne fonctionne pas à cause de ce fieffé vendu de Philidel. Pendant ce temps le Roi Oswald qui s’est égaré dans sa fuite se retrouve au milieu du camp d’Arthur où Emmeline se fait divertir par des bergers qui chantent de belles chansons d’amour. Le Roi Oswald n’hésite pas un instant ! Il prend Emmeline en otage ! Arthur s’énerve tout rouge, et pour retrouver sa promise, il propose à Oswald de partager son royaume, mais Emmeline a déjà volé le cœur d’Oswald, et ce dernier amoureux court avec elle à travers les bois, protégé par Osmond.

Réfugiés au sein d’une forêt de sortilèges où seuls Arthur et Merlin peuvent les suivre, Oswald et Osmond rendent la vue à Emmeline. Cette dernière découvrant le physique un peu repoussant de ses ravisseurs ne souffre nullement du syndrome de Stockholm. Elle préfèrerait redevenir aveugle que de tomber dans les bras d’Oswald. Pour la convaincre, qu’avec un peu d’amour tout est possible, Osmond tente de lui apporter des démonstrations empiriques, à cet effet il gèle les lieux, et lui présente le Génie du froid qui se meurt de solitude sur sa banquise. Osmond se targue de prouver que Cupidon par la puissance du désir saura réchauffer le Génie. Mais ce dernier se contente de chanter cet air qu’interprètera un peu plus tard Klaus Nomi, let me, let me, freeze again. La fameuse Cold Song. Osmond est vaincu à son petit jeu : l’amour n’est pas fait pour s’épanouir dans un congélateur.

Arthur passe tout le quatrième acte à échapper aux pires menaces, là deux Sirènes qui l’attendent dans la forêt, ici des Nymphes et des Sylphes qui font la farandole. Mais c’est comme si Merlin avait levé un nuage de bromure : Arthur résiste jusqu’au moment où il croit reconnaître Emmeline ! Heureusement Philidel intervient et lui ouvre les yeux sur le piège : c’était ce satané Grimbald qui s’était encore déguisé ! Arthur s’énerve un grand coup, un peu plus et il s’éprenait d’un type qui une heure plus tôt faisait le berger au bord des falaises. Le Roi légendaire passe sa rage sur le plus grand des arbres de la forêt. Au premier coup dans l’écorce tous les enchantements d’Osmond cessent. Cet arbre était la source de tous les sortilèges.

Le cinquième acte est une infâme boucherie, où les Saxons ne disposant plus de magie pour se défendre se font laminer par des Bretons au courage recouvré. Arthur retrouve Emmeline et jette Oswald dans un cachot avant de l’en faire remonter pour regarder un  dernier ballet qui célèbre la beauté de l’Angleterre : pourquoi Bretons et Saxons ne pourraient-ils pas vivre ensemble ? Le ciel s’ouvre et  Eole enthousiasmé souffle sur la Grande-Bretagne la comblant d’un bienfait éternel pour des moissons riches et heureuses jusqu’à la fin des temps – sûrement ces fameux crachin et fog.

Et dire que tout ça, c’est un peu la faute de Benicio del Toro. Entre autres.

Quant à vous, si au hasard de cette lecture, parvenu à la fin avec toutes vos idées claires, vous vous demandez encore, si van Gogh était un peintre maudit, s’il fallait tirer Basquiat de la rue, si Klaus Nomi était prisonnier d’un costume de soirée d’homme de l’espace, si le Génie du Froid était le forçat de la banquise, ou si Henry Purcell sacrifia son art à des messes de la flagornerie royale et des pièces qui pourraient paraître débiles, Julian Schnabel tout à la fin de son film laisse une réponse dans les divagations de Basquiat.

« C’est l’histoire d’un petit prince qui a une couronne magique. Un méchant sorcier le fit enlever, l’enferma dans un donjon, et lui vola sa voix. Il y avait une fenêtre avec des barreaux. Le petit prince s’est mis à cogner de la tête contre les barreaux, en espérant que quelqu’un entende le bruit et le retrouve. La couronne produisit le plus beau son qu’on ait jamais entendu. On l’entendait à des kilomètres à la ronde. C’était si beau que les gens essayaient d’agripper l’air. Jamais on ne retrouva le prince. Il ne sortit jamais de son cachot. Mais le son qu’il a produit emplit l’univers de beauté. »

 

16 réflexions sur “« Let me, let me, freeze again » – Le Génie du Froid

  1. Si tu étais un GPS, pour aller de la Rioja en Bourgogne, on passerait par l’Alsace et les vignobles de Hongrie. Et on serait heureux du voyage.
    Et non, j’ai pas plus poétique comme comparaison.

    • Ce serait tellement dommage d’aller tout droit après avoir visité un vignoble. Ce serait d’autant plus dommage que je n’ai pas encore goûté à certains Torrontes des bodegas argentines, des petits blancs qui n’auraient pas à rougir de la comparaison avec des muscats. C’est vrai aussi, que quand je débouche une bouteille, je ne peux jamais m’empêcher de penser à Cham.

    • Histoire de rebondir sur Roqi, même si je ne suis pas du genre à flipper (mon humour au réveil est impayable) si tu reste sans voie (ça se confirme) trouve donc le Gentil Parolier du Secteur.

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