« It’s all over… no one will forget what you did here today…» – Eddie Futch

James J. Bulger a été arrêté, ce 22 juin. Je l’ai appris en me permettant une pause, au moment précis où je cessais de sauver le monde cinq minutes, et où j’essayais en pleine nuit de me faire une place à l’ombre. Un rapide sujet du journal de minuit brodait autour de cette arrestation, comme s’il n’y avait rien d’autre qui vaille la peine d’être raconté. James J. Bulger vivait sur la côte ouest avec sa femme comme un retraité ordinaire, lui qui aurait tué ou commandité le meurtre de dix-neuf personnes quand il était le parrain de Boston. Le reportage se poursuit avec Jack Nicholson, parce qu’à en croire la voix-off, c’est ce James J. Bulger dit « Whitey », qui aurait inspiré le personnage de Frank Costello, le méchant des Infiltrés de Scorsese. La voix-off insiste, « Les Infiltrés ! Le film qui a valu à Scorsese son triomphe aux Oscar… meilleur film, meilleur réalisateur. »

Je me dis que ce reportage a été écrit à la va-vite par un amateur, par un chercheur de correspondances faciles dans les allées du métro de Wikipedia et autres Google’s Shuffles. Car si Boston a servi de décor aux Infiltrés de Scorsese, Frank Costello n’a qu’un seul modèle : Hon Sam, le parrain d’Infernal Affairs, le film hongkongais dont Scorsese a fait avec les Infiltrés le remake américain.

Mais ce n’est pas vraiment de ça dont j’ai envie de vous parler dans cette chronique.

J’aurais été Scorsese, je les aurais refusés ces Oscar. Obnubilé par ces récompenses, le réalisateur s’est toujours senti spolié par l’Académie des Arts et Sciences du Cinéma. A juste titre peut-on se dire avec le recul. En 1981, Des Gens comme les Autres de Robert Redford décroche l’Oscar du Meilleur Film… Elephant Man et Raging Bull, nommés face à lui, ont assurément plus marqué l’Histoire du Cinéma. En 1991, les Affranchis ne peuvent rien contre Danse avec les Loups. En 1995, Casino n’aurait rien pu faire contre Forrest Gump, mais n’est même pas nommé. Avec Gangs of New-York et Aviator, les Oscar du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur continuent de lui échapper. Il crie au complot, s’énerve tout rouge devant les caméras. Je peux l’admettre, mais personnellement si je m’étais énervé tout rouge pour ça, jamais je ne serais allé chercher les Oscar du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur, ni même du meilleur scénario adapté, pour un film qui reste au final le remake d’un autre, dont mes seuls changements notables sont tirés d’Infernal Affairs II et Infernal Affairs III ! D’autant que dans quinze ans peut-être, tout le monde pourra s’écrier que Les Infiltrés ne méritaient pas de l’emporter face à Babel, Little Miss Sunshine, le Dernier Roi d’Ecosse ou Happy Feet.

Une chose est sûre, et beaucoup l’admettront, ce n’est pas le meilleur Scorsese… il a déjà fait bien mieux depuis (et je ne parle pas de son film pour enfants qui sortira en fin d’année) et sans aucune récompense. Peut-être aurait-il pu se rappeler que ni Charles Chaplin, ni Orson Welles, ni Alfred Hitchcock, ni Stanley Kubrick n’ont jamais été désignés meilleurs réalisateurs et pourtant nommés à plusieurs reprises, tout comme Robert Altman, Ernst Lubitsch, Fritz Lang, Akira Kurosawa, Howard Hawks, Jean-Luc Godard, King Vidor, Luchino Visconti, Max Ophuls, Sam Peckinpah, Arthur Penn, François Truffaut ou Roberto Rossellini, ou qu’il aura fallu attendre 2010, pour qu’une femme la remporte. Peut-être aurait-il pu penser que bien qu’ayant dix nominations, il n’y avait pas besoin de complot pour que Gangs of New York ne glane aucun Oscar, juste parce que c’était une daube, et que la Couleur Pourpre (11 nominations), True Grit (cette année avec 10 nominations), Elephant Man, Ragtime, Les Vestiges du Jour  ou La Canonnière du Yang Tse (8 nominations chacun) n’avaient eu aucune statuette et figurent quand même aujourd’hui dans ma vidéothèque.

Quant à refuser le prix, à ne pas se déplacer pour aller le chercher, ça se fait. Katherine Hepburn ou Woody Allen n’en sont pas morts.

Mais ce n’est pas ça que je tiens à revisiter aujourd’hui.

Dans le même genre,  Denzel Washington m’avait bien chauffé avec une petite crise similaire, bien plus grave à mon sens. A la cérémonie de 2002, alors que tous les Etats-Unis sont en quête d’unité et de cohésion après les évènements de septembre l’année précédente, Washington accepte la statuette pour son rôle pourri de flic pourri dans Training Day. On n’est pas bien sûr au visionnage de ce film que Washington soit bien le premier rôle, après tout c’est le training day d’Ethan Hawke. On est sûr au regard de sa filmographie que ce n’est pas sa meilleure interprétation.

Comme Scorsese, Washington a souvent crié au complot. Mais à la différence du réalisateur, Washington jouait aussi la carte raciale. A juste titre sûrement. S’il a obtenu un oscar du meilleur second rôle à la cérémonie de 1990 pour son rôle de volontaire noir du 54erégiment du Massachussetts durant la guerre de Sécession, Denzel lui aussi s’énerve tout rouge quand il ne décroche pas les Oscar du Meilleur Acteur pour ses interprétations de Malcom X et d’Hurricane Carter. Il rapproche ses échecs de ceux de toute une communauté qui n’a jamais eu que deux Oscar prestigieux, ceux de Hattie MacDaniel en 1940 de Sidney Poitier en 1963. Deux Oscar depuis longtemps oubliés.

Déjà en 68, quand Poitier a les deux rôles masculins principaux dans les films Devine qui vient dîner ? et Dans la Chaleur de la Nuit, ce sont ces partenaires, respectivement Spencer Tracy et Rod Steiger que l’on retrouve nommés pour le meilleur acteur, que le second remportera. Les acteurs noirs ont souvent été indubitablement écartés des récompenses. On peut comprendre que cela énerve. Mais combien ont-ils eu de rôles avant 2001 au cours de l’Histoire qui auraient mérité un Oscar ? Cinq ou six ? Pour Morgan Freeman dans Miss Daisy et son chauffeur ? Pour Danny Glover ou Whoopy Goldberg dans la Couleur Pourpre ?  James Earl Jones dans l’Insurgé ? Les acteurs noirs ont décroché six oscars avant 2001. C’est presqu’autant que le nombre de rôles marquants qu’ils ont pu interpréter. L’acteur noir s’est longtemps cantonné à être le « Jefferson » des Douze Salopards, le très sympathique afro-américain à qui on crie « cours, Jefferson, cours » sous les balles nazies.

Il y a assurément quelque chose de pourri au Royaume des Oscar, qui n’est qu’une petite république de bananes, et Washington accepte sa seconde récompense pour un rôle décevant, où sa principale performance est de porter un bonnet. Sa statuette il la dédie à Sidney Poitier lui-même honoré ce soir-là. C’est d’autant plus pathétique que Will Smith est nommé cette même année pour avoir été Ali dans le film éponyme de Michaël Mann.

Et sur les deux performances, il n’y a pas photo. Il ne s’agit pas que de l’investissement physique de Will Smith : prendre des kilos ce n’est pas un exploit. Il ne s’agit pas du symbole que représente Ali, ni de l’histoire de la communauté noire décrite dans le film de Mann. Il s’agit de se dire que l’investissement de Will Smith en boxeur poids lourd est plus intense et plus réussi que celui de Denzel Washington en flic ripoux. Il s’agit de savoir si ça vaut le coup de se lever et d’aller chercher une statuette dorée juste parce que les circonstances politiques et sociales l’exigent, ou encore parce qu’on est qu’un gros égoïste… Que Scorsese accepte un Oscar de compensation pour sa carrière, c’est sûrement bon pour l’égo, que Washington chope la statuette pour toute une race, avec une interprétation sans volume d’un personnage minable et sans aucune profondeur dramatique, je trouve que ça fait mal où je pense pour la brotherhood.

Mais tout ceci n’a rien à voir avec le sujet du jour.

Le film de Michaël Mann, Ali, s’inscrit dans la grande tradition du film de boxe. On dit que les deux disciplines ont le même âge et que c’est pourquoi elles se marient bien. On dit que les deux arts sont nés au même endroit, le champ de foire. On dit que le ring, cette scène au milieu de l’écran est juste une mise en abîme pratique pour les scénaristes. On dit que faire un grand match de boxe est comme faire un grand film, qu’il vous faut pratiquer l’ingénierie financière au milieu des requins, réunir un gros casting, faire monter le teasing et espérer que tout se passe bien durant le spectacle. On dit que la boxe n’est qu’un prétexte pour filmer des coulisses, au sens propre comme au sens figuré. On dit que la boxe et le cinéma n’ont qu’un même but : domestiquer la violence. Je pense que la profusion de raisons témoigne qu’on n’en sait rien, qu’on assiste juste à un mariage heureux.

Le film de boxe n’existe pas vraiment. Il y a des films de boxeurs, il y a des films autour des combats, il y a des films de décors. Dans beaucoup des œuvres concernées par ce sport, la boxe n’a parfois qu’un rôle de figurant. Dans Snake’s Eyes, un polar autour de l’organisation d’un combat de boxe, le spectateur tourne toujours le dos au match. Dans Pulp Fiction, on voit Bruce Willis avant le combat, puis c’est dans son taxi qu’on apprend tout du match.

Dans The Set-Up, Nous avons gagné ce soir, certainement le plus intéressant, voire le plus abouti, de tous les films de boxe, Robert Wise filme depuis la coulisse une soirée de gala. Stoker Thompson attend dans les vestiaires. Il attend son match. Gros plans sur les horloges : le film est tourné en temps réel. Stoker regarde régulièrement dans le caniveau. Les lumières de l’hôtel s’y reflètent, c’est pour lui le seul moyen de savoir si sa fiancée l’attend encore. Stoker est un poids moyen vieillissant : doit-il accepter de se coucher ? On voit les boxeurs passer les uns après les autres sur le ring abattoir. La tension est croissante tout du long. The Set-Up est accompli jusque dans son titre qui évoque à la fois la combine et l’élévation, jusque dans sa traduction française, Nous avons gagné ce soir, qui laisse entrevoir comme toujours sur la toile, qu’un boxeur qui ne se couche pas est un boxeur qui ne perd jamais. Stoker ne se couche pas, il l’emporte et il se fait briser les mains à coups de brique par des hommes de main dans une ruelle sombre. Nous avons gagné ce soir.

La boxe est une histoire de réglementation, comme tous les sports dont les Anglais fixeront les règles au cours du XIXème siècle : la violence y est entravée par des normes, par un rituel, dans des églises, elle acquiert un statut (hypocrite ?) de noblesse. La foule se battra pour son équipe de football et pas dans les usines, pas dans les villes. Il s’agit de canaliser la brutalité, il ne s’agit pas de l’éradiquer, mais de lui donner son temple, ses territoires sacrés.

Le cinéma lui aussi très vite canalise ce qui n’a pas à avoir sa place dans la rue. Avec la violence et ses diverses formes, la guerre, la passion, le crime, viennent d’autres thèmes qu’on verrait bien bannis de la rue : le sexe, les fantasmes, la brutalité, le sordide, le retors. Les ingénieries scénaristiques reprennent à leur compte les impudeurs du monde, à tel point que le baiser est démocratisé par Hollywood, et que mourir est plus une fiction qu’une réalité. Le ressort fictionnel des films de boxe, lui, repose sur une dialectique du salut, une initiation sociale, une lutte pour l’honneur et la dignité.

La mise en scène de la boxe est un défi technique mais aussi une aubaine pour les réalisateurs : scansion, vacillement, intensité dramatique, la chute, les reprises, les trucages… réaliser un combat est presque un passage obligé. Un passage d’autant plus périlleux que quand Michaël Mann s’attaque à Ali, il sait que son film sera comparé aux précédents, qu’il sera comparé à ses pairs : Walsh, Wise, Hitchcock, Capra, Scorsese… tous ont filmé la boxe avec succès. Chaque réalisateur de boxe doit apporter quelque chose de nouveau, une différence frappante, un crochet cinématographique, un uppercut pelliculaire, un direct photographique.

Michaël Mann y arrive. Quand il filme les matchs d’Ali, quand il met en opposition Will Smith avec de vrais boxeurs, quand sa caméra subjective vit les K.O. aux ralentis. Du point de vue des combats qu’il filme avec d’autant plus de réalisme qu’ils se sont vraiment produits, avec d’autant plus d’efficacité que son acteur principal reprend toutes les attitudes de combat de Mohamed Ali, le challenge est relevé haut la main. Pour le reste…

Ce n’est pas vraiment le sujet que je tiens à revisiter.

Mais il faut admettre que les partis pris de Mann pour filmer son biopic plombent quelque peu le résultat. Le film se déroule de la conquête par Ali de son premier titre, contre Sonny Liston en 1964, au fameux Rumble in the Jungle, à Kinshasa en 1974. Nous connaissons tous, même sommairement l’histoire d’Ali entre ces années. Champion du monde incontesté de la catégorie reine de la boxe, les Poids Lourds, de 1964 à 1967, Mohamed Ali, anciennement Cassius Clay, membre médiatique de la Nation de l’Islam en plein lutte pour les droits civiques, et la chute des politiques ségrégatives aux Etats-Unis, refuse d’être incorporé et d’aller se battre au Vietnam. Ses titres, médailles, licence lui sont retirés. Il ne retrouvera son titre de champion du monde qu’en 1974, lors d’un match épique à l’organisation épique à Kinshasa au Zaïre : Ali contre ce monstre de George Foreman, un athlète ahurissant et invincible. Ce combat a déjà fait l’objet d’un film documentaire en 1996, When we were kings. Cette même année, au cours des Jeux Olympiques d’Atlanta, Ali s’est vu remettre une nouvelle médaille d’Or pour son titre olympique de 1960. Ali, le boxeur fantasque, la bête de foire, l’animal politique iconoclaste et insolent, est sur la voie de la rédemption, reconnu par chacun, célébré comme l’un des plus grands sportifs du XXème siècle, affaibli par les conséquences d’une Parkinson.

Mann ne s’en sort pas dans toute cette profusion. C’est un avis personnel, mais son film lorgne parfois sur le thriller politique, avec une atmosphère de complot, FBI, CIA et tutti quanti mais sans qu’on en lise les conséquences ; il filme platement les assassinats de Malcolm X et de Martin Luther King les réduisant presque au rang d’anecdotes dans la vie d’Ali, dans l’Histoire tout court ; à faire l’impasse sur ce qu’Ali était avant son premier titre, sur sa découverte de la boxe, ou sur sa relation avec Angelo Dundee son entraîneur, Mann échoue sur quelques écueils. S’il arrive maladroitement a montré les positions (de marionnette) d’Ali, il ne montre rien de son adversaire, Foreman. Qu’est-ce qui fait que celui-ci ne trouve pas un écho au sein de la population zaïroise ? la question reste posée. Lorsque Mann rend compte d’une prise de bec entre Don King le promoteur et Angelo Dundee l’entraîneur, rien n’explique le parti pris d’Ali pour son coach, bien qu’il soit Blanc, bien qu’il soit chrétien, bien que la logique voudrait qu’Ali ne prenne pas sa défense, et qu’on ne comprenne pas vu de l’extérieur pourquoi Ali, qui voit dans le Blanc un ennemi, garde cet homme dans son coin. En refusant de faire une hagiographie du boxeur, le réalisateur a voulu s’économiser toute la période précédant 1964, abandonnant son spectateur face à des vacances de sens.  On lit que le metteur en scène voudrait humaniser son personnage en mettant en scène des erreurs, des épisodes scandaleux, ses frasques essentiellement… mais elles ont peu d’intérêt parce qu’elles n’ont jamais eu d’incidence sur sa carrière.

Les réussites du film reposent dans les dramaturgies des combats, dans les dialogues savoureux d’un boxeur qui était encore plus une grande gueule – son premier surnom fut Louisville Lip, la lèvre de Louisville – qu’un grand boxeur… autrement dit des passages qui ne doivent rien au scénariste, au réalisateur, ou à l’acteur, mais à Mohamed Ali, lui-même.

Mais ce n’est pas ce que je veux revisiter ici.

Il y a ce moment où Eddie Futch dit à son boxeur, It’s all over… no one will forget what you did here today… C’est juste avant de jeter l’éponge. « C’est fini… personne n’oubliera ce que tu as fait là, aujourd’hui… » Il a tort. Aujourd’hui rares sont ceux qui ont une idée de ce que Smokin’ Joe Frazier a réalisé ce matin-là dans la fournaise de Manille.

Ali est avant tout un boxeur. Un boxeur hâbleur qui fait commencer les matchs bien avant les premiers rounds en se moquant de ses adversaires. Un boxeur qui fait de sa condition afro-américaine un étendard, qui fait de sa religion un argument quand les conversations deviennent trop engagées, comme quand on finit sur un uppercut. Et je crois – et c’est personnel quand je dis que je crois, il n’est donc pas nécessaire d’essayer de me raisonner – qu’il serait dangereux de voir dans les sportifs des exemples, des politiciens, des sociologues, des garants de la morale et des bonnes manières. Je crois qu’une société qui voudrait que ses footballeurs soient les hérauts de son processus d’intégration, de son ascenseur social, qui voudrait pendre ses anciens sportifs parce qu’ils ont utilisé des gros mots comme « quota » ou « races », je crois qu’une société comme celle là serait à court d’idées. Je crois que si Spartacus a fait quelque chose de sa vie, il ne l’a pas fait en revendiquant sa condition de sportif, mais sa condition d’esclave.

On pourrait me dire qu’Ali est proche de cette condition, qu’il a su mêler pulsionnellement sa condition d’homme de couleur à son statut sportif. On aurait presqu’envie de plagier Hegel : « J’ai vu Ali, The Greatest – cette âme du monde – monter sur le ring pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis dans son coin, s’étend sur le monde et le domine. »

J’aurais tendance à répondre que c’est faux, que sa relation avec Smokin’ Joe Frazier dit tout de son statut sportif et de sa condition d’homme de couleur, que l’un et l’autre sur un même ring dit tout d’Ali, dit tout de Frazier, et que dans la chaleur moite de Manille ce matin de 75, Eddie Futch n’aurait jamais du arrêter son boxeur. Ali en serait peut-être mort et dans ce que j’ai envie de vous raconter on dirait presque : et alors ?

C’est une histoire avec quelques acteurs que celle du royaume des Poids Lourds. C’est un pays de légendes. Avant même que ne s’installent des régences internationales pour encadrer les champions et remettre les titres, des héros ont parcouru les allées et les contre-allées du monde des Poids Lourds. L’esclave Tom Molineaux fut le premier champion sportif de l’Histoire américaine. John L. Sullivan alias The Boston Strong Boy rétamait ses adversaires alors que la boxe était encore illégale, et devint champion du monde à Chantilly en étrillant le challenger britannique en trois rounds. Trois rounds pour l’époque c’était impressionnant, d’autant plus qu’à la première défense de son titre, Sullivan attendra le 75ème round pour en finir avec son adversaire Kilrain en 1889. Les combats de boxe seront codifiés trois ans plus tard, par les Règles du Marquis de Queensberry, nullement écrites par le Marquis de Queensberry mais par un journaliste John Grahams Chambers. Jack Johnson « Le Géant de Gavelstone » est de ces grandes figures, le premier homme de couleur à remporter le titre de champion du monde. En 1903, champion poids lourd des gens de couleur, il défie le Champion du Monde Jeffries. Celui-ci refuse : aux Etats-Unis, Noirs et Blancs ne peuvent pas s’affronter dans la catégorie reine. Johnson patiente. Jeffries prend sa retraite, et quand un Canadien Tommy Burns s’empare du titre, Johnson réitère sa demande. Le combat a lieu en Australie et Johnson remporte le titre. Jeffries le champion invaincu sort de sa retraite, pas forcément décidé à récupérer son titre, mais à combattre « uniquement pour démontrer qu’un Blanc est plus fort qu’un Nègre. » Ali peut ranger ses gesticulations au placard. Jack Johnson va se rendre sur un ring, un 4 juillet, au milieu de 22000 spectateurs qui chantent « tuez le nègre ! », quand Jack London que nous admirons tous pour son Croc Blanc et son Appel de la Forêt écrit que Jeffries would surely win because the white man has 30 centuries of traditions behind him – all the supreme efforts, the inventions and the conquests, and, whether he knows it or not, Bunker Hill and Thermopylae and Hastings and Azincourt. Vaincre parce qu’on a trente siècles de tradition derrière soi, d’efforts suprêmes, d’inventions, de conquêtes…

Jack Johnson va mettre deux fois au tapis un Jeffries qui n’avait jamais mis un genou à terre de toute sa carrière. Ce combat provoque toute une série de crimes racistes, d’émeutes comme le pays n’en connaîtra pas avant l’assassinat de Martin Luther King, sa projection est interdite dans plusieurs états. Johnson s’exile pour combattre, il sort avec des femmes blanches, il en épouse une, il fait de la prison pour ça, il est mêlé à des affaires louches, il meurt dans un accident de voiture.  Il y eut aussi Joe Louis, autre champion de couleur et ses deux matchs épiques contre le champion des Nazis, Max Schmeling. Rocky Marciano « The Rock from Brockton » est aussi une idole : le seul boxeur poids lourd invaincu au cours de toute sa carrière, longtemps Ali n’aura que cet objectif en tête.

Après que Marciano se soit retiré en 1956, deux champions émergent, l’Américain Patterson et le Suédois Johansson. Pour résumer, Sonny Linston met tout le monde d’accord. Personne ne cogne comme lui, ses mains sont si énormes qu’on lui fait des gants sur mesure. A partir de 58, il assomme littéralement tous ses adversaires. Et quand arrive Cassius Clay en 1964, ce dernier n’a littéralement aucune chance. Pourtant c’est le petit jeune de Louisville qui va l’emporter. C’est à ce moment-là que débute le film de Michaël Mann. Clay est déjà Ali, à savoir une grande gueule  de conférence de presse. Il se moque de ses adversaires, leur trouve des surnoms : Linston est l’Ours Noir. Il parle comme il combat : en sautillant, par petites piques.

Le 25 février 1964, Cassius Clay prend le titre de champion du monde poids lourd à Sonny Linston contre toute attente. Certains expliquent que Linston n’avait eu que deux combats au cours des deux années précédentes… deux combats en un round, et que de fait, il manquait de répondant. Mais en fait, Clay a surtout décroché une victoire tactique. Il n’affronte pas directement Linston, il se sert de son jeu de jambes rapide, il esquive, il feinte. A trop envoyer des coups dans le vide, Linston se démet l’épaule. La pommade qu’on lui applique arrivera malencontreusement dans les yeux de Clay, et le temps qu’il s’en remette, Linston reprend l’avantage, il traque son adversaire à tous les coins du ring pendant deux rounds. Une fois sa crise oculaire passée, Clay montre qu’il sait cogner lui aussi et envoie un Linston épuisé à l’abandon.

Il est Champion du Monde et indétrônable.

Puis destitué.

On l’a évoqué plus haut très rapidement. Et ce n’est toujours pas le sujet que je voulais aborder.

Si vous avez vu Million Dollar Baby, vous n’avez pas pu passer à côté de Morgan Freeman, en vieux boxeur qui squatte le gymnase, avec ses vieilles cicatrices, et son regard amoché : Eddie « Scrap-Iron » Dupris. C’est ainsi que vit Joe Frazier aujourd’hui, dans le gymnase où il s’entrainait à Philadelphie. Au début, Joe ne voulait pas devenir boxeur, il voulait juste perdre du poids. Il est apprenti boucher et travaille dans les abattoirs de Philadelphie, comme Rocky sous la plume de Stallone. Il participe à quelques combats, il prend de l’envergure, et à l’heure où Cassius Clay devient champion du monde, Joe Frazier est en lice pour le titre de champion des Etats-Unis en amateur : il lui faut battre Buster Mathis, et partir du coup aux Jeux Olympiques de Tokyo. Seulement voilà, Joe est vaincu par Mathis. Fin du voyage ou presque sur une unique défaite.

Sauf que Mathis se blesse. Frazier le remplace au pied levé, part à Tokyo et ramène la médaille d’or. Fort de son succès, il devient professionnel. C’est un boxeur petit pour un poids lourd, ne disposant pas d’une allonge nécessaire, il va comme Marciano avant lui et Tyson bien après, développer une puissance de frappe exceptionnelle. Mais plus que tout autre, c’est un boxeur endurant, un travailleur infatigable, un perfectionniste. Bien que droitier, il travaille son bras gauche jusqu’à posséder le crochet sénestre le plus puissant de tous les temps. Son surnom de « Smokin’ » lui vient de faire fumer ses gants à l’entrainement tellement il s’en prend aux sacs de sable.

Il s’avère quasi invincible. Personne ne sait comment le briser, à son endurance s’ajoute un acharnement au combat qui le rend quasiment suicidaire. It’s all over… no one will forget what you did here today… Suicidaire, même pour les connaisseurs.

En 68, quand Cassius Clay devenu Ali est déchu de ses titres et de sa licence, Jimmy Ellis le sparring-partner d’Ali reprend le titre. Dans la catégorie poids lourds, deux boxeurs sortent du lot : Frazier et Mathis. Pour leur seconde rencontre, Frazier l’emporte, il défie le champion du monde et prend la place d’Ellis. Le jour même de sa victoire, les médias n’ont de cesse de rappeler qu’il n’est qu’un champion du monde par défaut. Qu’il ne le deviendra que s’il bat Ali… et pour cela, il faudrait qu’Ali puisse revenir à la compétition.

Il serait facile de penser que se battre contre Ali était une nécessité pour Frazier. Il serait facile de croire que parce qu’il voulait le combattre il était le premier partisan du retour d’Ali sur les rings. Ce serait facile.

Mais avant même d’être champion du monde, avant même de battre Mathis, Frazier se souciait du sort d’Ali. Pas musulman pour un sou, baptiste, il comprenait qu’un homme ne veuille pas combattre au nom de sa foi, voire au nom d’une raison politique. Il ne comprenait pas que ce même homme ne puisse pas boxer. Frazier soutint donc continuellement Ali, lui prêtant de l’argent, tentant de lui organiser des matchs d’exhibition, voire un match officiel dans une réserve indienne, Ali n’ayant pas le droit de quitter les Etats-Unis. Une fois, champion du monde, Frazier défendit la cause de son collègue devant Nixon en personne.

Et puis les choses s’arrangèrent pour le banni. Et dès lors, Frazier devint son pire ennemi.

Il avait toujours été de coutume pour Ali de railler ses adversaires. S’il s’était toujours moqué des boxeurs, l’Ours Noir, la Momie, le Lapin… jamais il n’avait attaqué l’homme. Avec Frazier, Ali franchit allègrement la limite.

He can’t talk, he can’t box, he can’t dance, he can’t move, and he writes no poems…

S’il s’arrêtait là… Ali fait de Frazier le traître à la cause nègre, l’ennemi, l’Oncle Tom. Et le message passe. Parce que Frazier travaille pour un consortium de Blancs, Cloverlay, qui lui organise ses combats, parce que Frazier fricotte avec une Blanche, parce que Frazier est chrétien.

Le message passe parce que dans l’opinion, la position antimilitariste d’Ali est devenue le choix de la majorité. Parce que la victoire au Vietnam n’est plus d’actualité. Parce que Frazier a dit quelque part que s’il avait été convoqué pour aller se battre, il y serait allé. Il n’a jamais été appelé sous les drapeaux parce qu’il avait des enfants.

A la veille du premier combat entre Ali et Frazier, le premier match entre deux champions du monde invaincus, le combat du siècle, être pour l’un c’est être en gros, noir pauvre jeune et pacifiste, pour l’autre, c’est être blanc et conservateur.

Le 8 mars 1971 au Madison Square Garden, Frazier bat Ali sans discussion aucune. Ali est le plus motivé, du moins le pense-t-il. Alors que l’arbitre rappelle aux deux combattants les règles, le premier ricane, You know, you are in the ring with God, Tu sais que tu es sur ce ring avec Dieu, le second ne se démonte pas, If you are God, you are in the wrong place tonight, si tu es Dieu, tu n’es sûrement pas au bon endroit ce soir. Ali remporte aisément les premiers rounds. Les coups pleuvent sur Frazier, mais se dernier ne recule pas, il ne plie pas, il encaisse. Smokin’ Joe accepte le corps à corps : après tout, c’est sa seule chance de toucher Ali, et dès la cinquième reprise, il frappe. Il frappe pour chacune des humiliations, chacune des injures, chacune des insultes. Il frappe aux organes de son crochet du gauche : le foie, le cœur, les reins.

Il l’envoie à terre par deux fois. La seconde fois, c’est un crochet du gauche de Frazier qui atterrit dans le visage d’Ali. L’un des crochets les plus phénoménaux de l’Histoire de la boxe. Ce soir-là Ali sait qu’il ne touchera jamais au graal : finir sa carrière invaincu. Il quitte le Madison Square Garden sans rien dire, lui qui fanfaronnait quelques jours avant : si Frazier me bat, je me mettrai à genoux ; je me mettrai à genoux et je ramperai à travers le ring et je dirai, les yeux levés vers lui, c’est toi le plus grand, c’est toi le champion du monde.

Mohamed Ali enchaîne les combats pour retrouver le rang de challenger numéro 1. Il enquillera entre cette défaite et le fameux Rumble in the Jungle du Zaïre 14 matchs officiels et 39 matchs d’exhibition ! Plus d’une cinquantaine de combats en trois ans !!!

Son arrogance ne le quitte pas, il n’a qu’un objectif en tête, retrouver Frazier et le mettre à terre. Il ne veut pas juste le battre, il lui faut l’écraser.

Mais en 1973 deux matchs changent la donne. Le premier a lieu à Kingston en Jamaïque, le 22 janvier. Un jeune poids lourd, le champion olympique de 1968 détruit Joe Frazier en deux rounds. Il l’envoie six fois au sol ! Foreman, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un monstre. Aujourd’hui encore, Frazier évoque une bête, un incroyable puncheur, une machine à détruire. Pour le battre, encaisser ne suffit pas… il faut l’éviter, et faire traîner. Ce soir-là Foreman ne laisse pas traîner, il étale le champion du monde, droit sur ses jambes, d’une puissance phénoménale, il fait de Frazier un cabri groggy qui sautille pour éviter les coups, qui se prend dans les cordes, hébété, ailleurs, éthéré. Si Ali veut retrouver son titre, il lui faudra battre Frazier, puis Foreman. Ce dernier laisse un tel chaos sur son passage que personne ne peut croire à un retour d’Ali. Mais ce dernier ne se décourage pas. Il lui faudra battre les deux. C’est sans compter sur Ken Norton : le 31 mars, au deuxième round, ce boxeur similaire à Ali, rapide et mobile, lui casse la mâchoire dès le deuxième round, Ali abandonne à la douzième reprise. S’il veut revenir au sommet, il a trois boxeurs à battre. Norton, Frazier, puis Foreman.

Il pourrait battre le premier, pour preuve, il n’a abandonné que parce qu’il avait la mâchoire brisée. Il pourrait battre le second, pour preuve, Frazier n’est plus Frazier. Il faut savoir qu’au sortir de leur rencontre au Madison Square Garden, Joe Frazier s’est rendu en conférence de presse, et que là, les journalistes présents ont pu l’entendre tenir des propos incohérents, il avait perdu une bonne partie de sa tête. A la suite du premier combat avec Ali, il reste hospitalisé un bon moment, et reprend sa carrière tranquille au rythme de deux combats par an. Quand Foreman le massacre, Frazier n’est plus Frazier, c’est un préretraité qui ne voit pas le coup venir. Et même s’il l’avait vu ! Rien ne pouvait arrêter Foreman.

Ali est challenger n°2 à l’été 73. Il décide de régler ses trois combats vers le sommet en une année. Il met de l’ordre dans son projet. En premier lieu, affronter le challenger n°1 : Ken Norton et se venger de la mâchoire brisée, pour se faire, pas question de retourner le combattre à San Diego, où le public est tout acquis à sa cause. Ensuite, s’occuper du challenger n°3 : Joe Frazier et se venger du Madison Square Garden, l’envoyer au moins trois fois au tapis. Enfin réaliser l’impossible : abattre Foreman.

En Septembre 73, il retrouve Norton à Los Angeles, et il le bat, de justesse aux points. En février 74, il retrouve Frazier, il le bat aux points sur une décision controversée. Comme il le fait toujours, Ali n’a cessé de tenir son adversaire par la nuque, Frazier perd le corps à corps, l’arbitre étant persuadé qu’il acceptait cette prise irrégulière. Le match n’attire que peu les foules… Ali et Frazier se sont battus récemment sur un plateau de télévision en direct, après une énième injure du premier. Il y a eu plus d’intérêt ce soir-là. Il ne s’agit que du numéro 3 et du numéro 4.

Le match Norton Foreman de Caracas en mars 74, voilà qui électrise les foules. Du moins qui les électrise en moins de deux rounds : Foreman met K.O. son adversaire aussi rapidement qu’il l’avait fait avec Frazier. Ali devient challenger n°1, mais n’a aucune chance contre un boxeur qui a détruit ses deux plus coriaces adversaires en deux rounds.

Le film de Michaël Mann ne rend nullement sa grandeur au personnage de Foreman. On sait par quelques personnages, qu’il est très fort, sans plus. On sait qu’il ne gagnera pas la faveur du public zaïrois. On sait le temps d’un ralenti qu’il peut faire très mal au sac de sable à l’entraînement. Foreman est imbattable et Ali est vieillissant. Foreman est lent, ce qui lui vaudra d’être surnommé la Momie par Ali, mais il a prouvé en écrasant Norton qu’il ne craint pas les plus rapides. Foreman n’est pas endurant, mais il combat rarement plus de deux rounds a priori. Il n’a que deux points faibles, et Ali n’est plus aussi rapide, plus aussi endurant.

Le troisième point faible de Foreman, c’est son image. C’est un garçon froid, qui ne parle pas aux médias, qui passe pour égoïste. Sa faculté à offrir le service minimum – est-ce sa faute si les adversaires ne tiennent pas plus de deux rounds ? – le font passer pour une simple brute. Une faute de parcours le range du côté des méchants : à sa victoire aux Jeux Olympiques de Mexico, il a brandi un drapeau américain, alors qu’aux mêmes Olympiades quelques jours avant, les sprinters américains levaient le poing sur le podium.

De plus le match a lieu dans les conditions particulières que l’on sait. Il est organisé par un jeune promoteur afro-américain, Don King, au Zaïre où le Président Mobutu a enfin l’occasion de faire se tourner tous les regards du monde sur son pays, pour d’autres raisons que ses guerres. Le combat aura lieu tôt le matin pour permettre la meilleure diffusion télévisée possible.

Ali fait preuve d’un esprit stratégique hors du commun, depuis son premier combat pour le titre dix ans auparavant, on n’avait jamais vu un plan aussi bien orchestré. Il n’est pas plus fort que Foreman, pas plus rapide que ne l’était Norton, moins endurant qu’un Frazier, s’il attaque de front, s’il joue sa boxe, il sera mort au premier round. Il a fanfaronné comme à son habitude : « je vais danser tout le long du ring, et la Momie ne m’attrapera », pour se faire il court de longs footings dans Kinshasa et s’attire plus encore la sympathie de la ville. Dans son gymnase, il se laisse coincer dans les cordes et se fait taper dessus par ses sparring-partners toute la journée. Si bien que le jour du combat, plutôt que danser, Ali se laisse massacrer dans les cordes. Il épuise Foreman et encaisse des rounds durant. A partir du cinquième, il commence à faire mouche, au huitième il couche Foreman qui se relèvera une seconde trop tard. C’est la première fois de sa carrière qu’il va au sol. C’est le seul K.O. que connaîtra Foreman, c’est ce que le monde entier connait le mieux de lui…

Ali est redevenu champion du monde.

Le film de Michaël Mann s’arrête là. When we were kings s’arrête là. Sur ce moment de rédemption. Ils laissent croire que The Greatest a puisé dans l’humilité, a creusé dans ce retour à l’Afrique pour s’apaiser, s’assagir, conquérir son bien, se le réapproprier. Mais dans l’année qui suit, Ali démontre tout le contraire, l’insulte à la bouche et les armes à la main. Sur le ring il va découvrir qu’il n’a encore rien vu, rien connu, qu’il n’a encore jamais eu mal. Et il est là le classique que je veux revisiter aujourd’hui, le combat le plus violent de l’ère moderne du noble art, le THRILLA IN MANILA.

A l’instar de Mobutu, le président philippin Ferdinand Marcos songea qu’un match de boxe à Manille était l’occasion de présenter au monde un nouveau visage des Philippines. Il contacta Don King et proposa plus d’argent qu’on n’en avait jamais réuni pour un match de boxe, dont huit millions de dollars pour Ali. Ça ne se refusait pas. Mais contre qui ?

Foreman avait pris une année sabbatique. Il voulait retrouver Ali tôt ou tard, mais n’avait plus combattu depuis le Rumble in the Jungle. Il ne s’en doutait pas à l’époque, mais Ali lui refusera toute revanche, et il lui faudra attendre vingt ans pour reconquérir son titre de champion du monde, au cours d’une seconde carrière. En 1977 au beau milieu de sa seconde défaite, Jésus lui apparait, il arrête la boxe à 28 ans et devient pasteur. Il reviendra sur les rings ruiné à la fin des années 80. Son retour fait rire tout le monde, mais quand à quarante ans il se met à étaler les adversaires en deux rounds, il ne fait plus rire personne. Enfin, il plait. On lui organise un combat contre Mike Tyson en Chine en 1989, qui sera annulé du fait des évènements de Tien-An-Men. Aujourd’hui, populaire, il écrit des livres de cuisine et vend son gril de cuisson à travers le monde.

Norton avait chuté au classement des challengers, et lui aussi, il attendra longtemps sa belle (même s’il l’aura en 76).

Ali par contre, est prêt à retrouver Frazier. Ce dernier n’est plus dans le coup, et le combat intéresse peu les médias. La victoire d’Ali est évidente. Smokin’ Joe relève le défi, pour un chèque trois fois inférieur à celui d’Ali. Parce que quitte à mourir, Joe compte bien apprendre à Ali ce que signifie souffrir. Ali compte bien l’envoyer au sol.

Quand il débarque à Manille, c’est la liesse. Il embrasse les foules, il sort sa maîtresse Veronica Porche, il dîne au palais présidentiel. Il écrit des poèmes comme à son habitude.

It’ll be a chilla, and a killa, and a thrilla, when I get the gorilla in Manila.

Parce que dorénavant, Frazier est un gorille. Il l’imite, se moque, rappelle son passé d’Oncle Tom, assure que pour se préparer à l’affrontement chaque jour il va au zoo. Accompagné d’une armée de journalistes, il va harceler son adversaire à ses entraînements avec une peluche de gorille, il balance des chaises sur le ring, il chauffe les foules. Il le traite d’ignare, d’imbécile, de vieux nègre laid, d’héritage de l’esclavage. Il débarque un après-midi à l’hôtel de Frazier, un fusil à la main. De la piscine, Ali tire vers le balcon de son adversaire.

« C’était évident qu’il avait plus peur de Joe que d’aucun autre boxeur », dira-t-on plus tard dans l’entourage d’Ali. Une semaine avant le combat, Frazier disparaît. Il quitte son hôtel et se retire dans les hauteurs. Il n’entend plus Ali l’insulter, ce dernier ne peut plus venir le perturber.

Joe Frazier est meurtri.

Ali a été son idole. Ali a été son ami. Il lui a tendu la main. Il lui a prêté de l’argent. Il a défendu sa cause devant les plus hautes instances. Et ce dernier n’a cessé de l’humilier… même pas en tant que boxeur… en tant que personne. Frazier avait cru que la première victoire le calmerait. Il avait cru que la seconde même s’il ne l’avait pas emportée lui vaudrait le respect de son adversaire. Rien. Joe Frazier sait qu’il n’y aura qu’une chose à faire lors de leur troisième affrontement : le massacrer.

It’s all over… no one will forget what you did here today…

Quitte à crever sur le ring. D’autant plus qu’il sait qu’Ali va chercher la même chose.

C’est la boxe. C’est une ingénierie. Deux acteurs, deux comédiens montent sur la scène. Unité de temps, unité de lieu. Ils portent chacun une tragédie, ils portent chacun un cri. Ils ne vont pas taper dans une balle, ils ne vont pas se battre derrière un filet, ils ne vont pas frapper avec une crosse, ils ne vont pas jouer en équipe. Ils vont frapper. Ils vont nous rappeler ce que nous avons de plus animal avec ce qui nous reste de cerveau reptilien. Ils vont se faire mal. Ça durera quoi ? quinze rounds ? peut-être moins ? On ne sait jamais ce que peut valoir un combat à l’avance, malgré les évidences. Les spectateurs du premier choc entre Frazier et Ali ont-ils vu ce qu’ils attendaient ? Avec le recul, on imagine que non, que personne n’avait prévu qu’Ali se retrouve au sol, ni que Frazier lui décoche un crochet du gauche en pleine figure au dernier round. Pour le Rumble in The Jungle, Ali avait trompé son monde. Qui pouvait s’y attendre ?

Qui pouvait croire que le Thrilla in Manila serait le plus grand de tous les matchs de boxe ? Même si avec le recul, ça paraît presqu’évident. Evident qu’Ali devait payer son arrogance. Evident que Frazier était prêt à mourir.

Le combat a lieu à onze heures moins le quart du matin, histoire d’être retransmis aux meilleurs horaires possibles sur les chaînes américaines. Il fait 52° dans la moiteur du stade où s’entassent 28000 personnes. Des cris de gorille s’échappent des gradins, mais pas de partout. En fait, nombreux sont les Philippins conquis par Frazier. Après tout, qu’est-ce qu’il a fait pour se faire traiter de gorille ? c’est juste son visage simiesque ? juste parce qu’il est plus noir que son adversaire ? parce qu’il a une plus mauvaise élocution ? Le trophée est amené sur le ring, et Ali s’en empare, il parade avec. Frazier le regarde faire. Le troisième homme, l’arbitre a été désigné il y a moins d’une heure. Eddie Futch, le coach de Frazier a récusé tous les arbitres proposés par Don King : il n’est pas question de connaître la même déconvenue que lors du second combat. L’arbitre est un Philippin plus connu pour ses rôles de cowboy dans les westerns de l’archipel : Carlos Padilla Jr. Il bredouille son anglais et lance le combat.

Au cours des trois premiers rounds, Ali est déterminé. Ce que Foreman a fait, il peut le faire : mettre Frazier à terre rapidement. Frazier ne maîtrise plus ses esquives plongeantes comme avant, sa garde ne retient aucun coup, il se fait massacrer, déchiqueter, dépecer. Mais il reste là debout. La foule est en ébullition. Aucun boxeur n’aurait supporté un seul de ces rounds. Mais Frazier ne bronche pas, il revient. Il faut qu’il laisse passer la tempête.

Au quatrième round, Ali est exténué, il va se coller dans les cordes, comme il l’avait fait contre Foreman. Ali chante des comptines pour énerver son adversaire. Il retient Frazier par la nuque, c’est le meilleur moyen de l’empêcher de développer son fameux crochet du gauche. Mais Carlos Padilla Jr. intervient et modifie le scénario du match. Il fait signe à Ali de ne pas agripper son adversaire. Du coup, Smokin’  Joe Frazier se déchaîne. Ali encaisse, le jeu de Frazier est trop prévisible, il va marteler du gauche comme il l’a toujours fait, Ali l’a prévu, sa défense est optimale, Frazier peut toujours marteler-piquer. C’est alors qu’il prend des coups de la droite, plus puissants encore que tout ce que Frazier a jamais donné du gauche, comme le vrai droitier qu’il est, comme s’il avait attendu toute sa carrière pour ces coups. Entre le quatrième et le cinquième round, à la pause, Ali s’inquiète : il a une droite ! il a une droite ! Du cinquième au onzième round, Ali se fait étriller. La foule s’est calmée, le combat est incertain, chacun des vingt-huit mille spectateurs peut voir que lui à la place d’Ali ne survivrait pas quinze secondes à ce régime, on entend les poings de Frazier cogner dans la chair du champion du monde. Ce dernier est dépassé, il le sait, il est en train de perdre son titre. Mais il n’y peut rien. Smokin’ Joe bombarde ses reins, son foie, des hématomes apparaissent, il est bloqué sur ses hanches, il ne peut plus danser, il n’est plus le papillon.

Après le dixième round, Ali s’écrie que c’est donc ça, mourir.

Et il trouve les dernières ressources. Il frappe comme il n’a jamais frappé. Il cogne comme Foreman n’a jamais cogné. Il assène comme si sa vie en dépendait, et Frazier encaisse sans jamais tituber, sans jamais reculer. Il pourrait prendre un train en pleine vitesse que le train se retournerait. Son œil droit est tuméfié. Et seul Eddie Futch dans la salle le sait : Frazier ne voit plus rien.

En 1964, au cours d’un entraînement, Joe Frazier est blessé par un sparring-partner à l’œil gauche. Il devient quasiment aveugle de ce côté-là. Comme c’est le début de sa carrière professionnelle, il le cache. Mieux, il développe le crochet de son bras faible pour que jamais, jamais, jamais personne ne puisse avoir l’idée de l’aborder par là. Avec son œil droit qui se referme petit à petit, il n’a plus qu’une solution, écouter Ali venir avec ses moqueries, et les coups qu’il va puiser au plus profond de ses dernières forces : Frazier avance sur son adversaire, quitte à se faire déchirer. Au treizième round un direct d’Ali envoie le protège-dents de Frazier pour partie au cinquième rang des journalistes, le reste au seizième. Aucun boxeur n’a jamais pris un coup pareil, mais Frazier ne vacille pas.

Le quatorzième round dépasse les frontières de la boxe. Les deux boxeurs avancent garde ouverte. Ils sont ex-æquo, pratiquement. Dans le doute tous les deux recherchent le K.O. Frazier mange six directs en plein visage. Des journalistes voudraient quitter la salle, c’est tout ce qu’ils trouvent à dire mais ils restent là. Rares sont ceux encore en état de commenter et ils se contentent de donner le nom de celui qui cognent, comme on le ferait de footballeurs qui se font des passes. Frazier ne s’écroule pas, et si Ali ne prend pas de coups, c’est lui qui a l’air au bord de la rupture. Vous pouvez détester la boxe, vous pouvez haïr la violence, mais vous ne pouvez détourner les yeux de ce spectacle, vous ne pouvez que vous demandez ce qu’il va advenir d’eux.

Vous pouvez repenser aux aînés de ce sport, Jack Johnson contre la toute-puissance blanche, Joey Louis se battant en Allemagne nazie aveuglé par les projecteurs, Linston et ses mains démesurées… vous pouvez vous rappeler la naissance du noble art et de ses règlements, la domestication de la violence… vous pouvez vous rappeler les meilleures scènes des films de boxe, l’ouverture de Raging Bull sur la Cavalleria Rusticana de Mascagni, la scène où la Million Dollar Baby se mange un tabouret au ralenti… vous pouvez penser aux retours les plus mythiques de Marciano pour rester invaincu… vous pouvez vous rappeler le retournement du Rumble in the Jungle quand Ali terrasse Foreman… rien, rien n’est plus puissant que le quatorzième round du Thrilla in Manila, rien n’est plus hypnotique que la détermination de Frazier contre la lassitude d’Ali, rien n’est plus fascinant que les chairs qui se déforment dans les volées de sueur, que ce moment où Ali sait qu’il n’arrivera pas à défaire toute la haine qu’il a distillée chez le Gorille.

Rien.

Coupe-moi ses gants, crie Ali à Angelo Dundee, son entraîneur refuse. C’est la pause avant le dernier round. Dundee pense qu’Ali mène aux points. Cut’em off, répète Ali, cut’em off. La nouvelle fait vite le tour du ring, jusqu’au camp de Frazier. Eddie Futch se retourne, non, le camp d’Ali n’a pas l’air d’abandonner. L’œil droit de Frazier est complètement fermé. Eddie annonce à son poulain qu’il ne peut pas le laisser y retourner. Frazier s’emporte, il n’est même pas conscient qu’Ali vient de demander à ce qu’on lui coupe ses gants. I can, I can. Oui, il peut encore. Eddie Futch lui montre sa main : combien tu vois de doigts ? Un seul répond Frazier.

Eddie lui dit :

It’s all over… no one will forget what you did here today…

C’est fini… personne n’oubliera ce que tu as fait ici aujourd’hui. Et il jette l’éponge. Dans le coin opposé, Ali se soulève, jette ses bras en l’air, et tombe inanimé. Une chose est sûre, même aveugle, Frazier était sur le point de l’anéantir. Peut-être même de le tuer.

Ali présentera dans la foulée du combat ses excuses à Joe Frazier. Celui-ci n’en aura rien à faire. Dans un excellent et récent documentaire de la BBC*, il est presque satisfait de voir Ali atteint de la maladie de Parkinson. Il y voit une sanction divine, ou le résultat des coups qu’il a mis ce jour-là à cet homme qu’il détestait de tout son être.

Quant à Eddie Futch, il a vu qu’avec le temps on avait oublié ce que Frazier avait fait. Il a vu Ali devenir une icône, il a vu la rédemption de l’athlète. Il l’a vu être désigné Sportif du siècle, lui qui insultait à tout va, lui qui avait toujours eu peur de Frazier. Une chose est sûre, malgré cette injustice flagrante, il n’a jamais regretté d’avoir interrompu le combat.

Et la boxe, elle, a perdu petit à petit de son spectacle, de sa dramaturgie. Samedi prochain aura lieu un combat pour la réunification des titres mondiaux des Poids Lourds. Le Britannique David Haye affronte l’Ukrainien Wladimir Klitschko. Je les ai regardés hier, à la pesée, engoncés dans une pitrerie d’intimidation à coups de blagues minables. On a beau souhaiter qu’aucun sportif, même le plus détestable ne se fasse déchirer dans un Thrilla in Manila, on se sent orphelin d’une période où des monstres terrassaient sans cesse des plus monstrueux, se drapaient dans leurs origines raciales ou sociales, leurs pauvretés respectives pour aller cogner sur l’autre d’en face, où les boxeurs étaient des acteurs, des bêtes de foire, des attractions, où dans un flux et reflux intenses ces acteurs sans texte remettaient l’ouvrage sur le métier, la main dans les gants, et repartaient défaits et anonymes dans la noirceur des gymnases.

*Le fameux documentaire en question s’appelle Thrilla in Manila. Autant les non initiés de la boxe ou les réfractaires du noble art ont pu apprécier When We Were Kings, autant celui-ci donne à voir un autre visage d’Ali avec un parti pris évident pour Frazier. Un parti pris convaincant. C’est en le regardant que j’ai découvert le Thrilla in Manila, que j’ai redécouvert la boxe, que j’ai compris qui était ce Frazier que mes oncles adulaient et cet Ali qui n’impressionnait pas plus que ça mes parents. Coup de bol, Thrilla in Manila est dispo sur dailymotion, quelqu’un a eu la bonne idée de le laisser traîner là. Tous les combats évoqués depuis le Linston-Clay de 1964 sont disponibles en ligne et réservés aux vrais amateurs de boxe, aux rencontres sur le ring, loin des coulisses. Les coulisses, c’est juste du cinéma.

12 réflexions sur “« It’s all over… no one will forget what you did here today…» – Eddie Futch

  1. C’est beau.

    J’aime pas la boxe, et j’aime cet article, comme j’ai aimé un doc sur les grands poids lourds que tu connais sans doute.

  2. Je sais que je vais encore me faire mal voir, mais je n’y connais strictement rien en boxe. Le seul documentaire que j’ai vu était sur Jack Johnson (américain) passé sur la 5 l’an dernier.

    • Si tu es mal vue, sous prétexte que tu n’y connais rien en quelque chose, c’est que les gens qui te voient ne sont pas passés dernièrement chez l’ophtalmo.

      Le plaisir à écrire un texte pareil, le petit orgueil personnel, c’est de pouvoir conduire un lecteur, avec le même entrain dans un sujet qui le passionne (ou pas) qu’il maîtrise (ou pas) qu’il découvre (ou pas).

      Il en va comme des puces et des colosses.

  3. Tu publies pas très souvent, mais quand tu t’y mets, t’y vas pas de main morte !
    (J’aime pas non plus la boxe et j’aime aussi beaucoup ce texte)

  4. Pingback: « Moi personnellement, je me critique moi tout seul » – Franck Ribéry | Maximgar revisite ses classiques

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