« Uh-oh, uh-oh » – Beyoncé Knowles

Qui se souvient des Chi-Lites ? Même pas moi, malgré mes pouvoirs surnaturels d’hypermnésie en trucs inutiles. D’ailleurs l’autre jour, j’écrivais avec juste la force de ma pensée – autrement dit, je rêvassais au milieu d’une tentative de sieste – un best-seller où des méchants Blacks de la côte Est se battent contre des vilains Cubains venus des îles, ou juste d’une île – soyons précis – pour le contrôle d’une dope bon marché. Je me souviens qu’il y avait un abruti côté black qui voulait bien arrêter de tomber amoureux d’une Cubaine parce qu’il avait lu Shakespeare et vu West Side Story et que la Cubaine en question pensait qu’elle était trop jeune pour mourir, alors que Natalie Wood ne meure même pas dans West Side Story. Tout cela se passait dans la moiteur des étés des seventies, moiteur qui tenait plus aux pantalons trop serrés et aux coupes afro qu’à la météo. Ce qui tenait aussi au pantalon, c’était cette façon de marcher, typique de Shaft quand il fonce nonchalamment sur un type à qui casser la gueule, à savoir une espèce de vibration funk qui résonnait dans le galbe du postérieur jusqu’au roulement des épaules. Mais là je m’éloigne de mon histoire.


Evidemment, même en pleine sieste, pour me donner plus d’entrain je m’étais fait deux petites playlists : l’une pour les méchants Blacks, pleine de fin du monde de la Motown et riche de faux funks transformés en balades sirupeuses, l’une pour les vilains Cubains annonciatrice de la Fania All Stars. Et même dans celles des méchants Blacks j’aurais été bien incapable de reconnaître une chanson des Chi-Lites.

Rien à voir avec un Isaac Hayes, un Curtis Mayfield ou un Georges Benson pour les plus connus, ni même une Denise Lasalle, un Latimore ou un Teddy Pendergrass. Autant de musiciens disposant d’une signature, d’une griffe musicale particulière même noyée dans des compartiments stylistiques bien dessinés par les règles des dictionnaires de la musique pop afro-américaine… règles qui ne servent plus à rien puisque dans les bacs à la Fnac, ils traînent tous ensemble dans une cage « oldies but goldies de la soul », s’il ne faut pas parfois les commander en import. Là encore, j’aurais envie, comme à mon habitude, de m’éloigner de mon sujet pour comprendre comment « Hot Buttered Soul » peut se retrouver rangé à côté d’une compil’ de Barry White, mais ça ne servirait à rien vu que je n’ai pas encore eu l’occasion de dire combien le côté Liebig de Barry White – on ne dîne plus, on soupe – me laisse froid comme une porte de camion frigorifique coincé par la neige à Tcheliabinsk en plein été austral à Wellington.

Les Chi-Lites donc, se sont formés à la fin des années 50, à Chicago comme leur nom l’indique pas très clairement. Trois chanteurs sans groupe, et deux musiciens sans chanteur : une fine équipe qui ne tarde pas à se faire connaître dans les rades du coin sous le nom des Hi-Lites. Pour oublier les premiers bides, le groupe deviendra Marshall & The Hi-Lites, puis en hommage à Chicago Marshall & the Chi-Lites, et très logiquement, quand Clarence Johnson quitte le groupe et que Marshall Thompson y reste, ils se rebaptisent The Chi-Lites… nom qu’ils portent encore aujourd’hui… parce qu’ils chantent encore aujourd’hui…

Après avoir bien écumé tous les tripots de Chicago les Chi-Lites percent enfin sur la scène nationale à la fin des années 60. Succès phénoménal, en 1969, leur album Give it away perce à la 180ème place du Billboard USA – ce qui équivaut néanmoins à une très honorable 16ème place dans les tops de la musique afro-américaine ! Sans nous perdre à énumérer toutes les étapes franchies, du funky Are you my woman ? (Tell me so) dont nous parlerons plus tard – si vous ne vous endormez pas au milieu de ce déluge de grandes chansons – au mielleux I want to pay you back (for loving me), ils atteignent enfin les sommets fin 1971, quand Have you seen her déchire tout sur son passage faute de concurrence, 1er des charts afro-américains de singles et 3ème du Billboard USA. Fort de leur succès et armé d’un marteau, ils enfoncent le clou avec une nouvelle chanson d’amour trop cool Oh Girl qui elle sera carrément n°1 du Billboard USA. Le groupe ne s’en remettra jamais, multipliant quand même les odes à l’amour, titres grandioses à l’appui, I found sunshine, The coldest days of my life, A Lonely man… et j’en passe. Il recherchera toujours, jusqu’en 1989, année de leurs denières productions, le son qui le ferait marquer l’Histoire de la Musique – rien que ça – de son empreinte… alors qu’il l’avait déjà marqué sans le savoir.

Parce qu’un jour de 1970, Eugene Record, l’homme de qui sortait toutes les inspirations des Chi-Lites eut l’idée de plaquer une section de cors dans une chanson funk. Pas taillé pour écrire la partition de toute une section de cuivres, ou développer son thème plus avant, cette attaque en fanfare se contentait de quelques secondes noyées dans une sorte d’euphorie latina-funky-soul. Résultat : Are you my woman ? (Tell me so) le plus gros succès du groupe à l’époque… 72ème au Billboard USA, ça vous donne une idée de l’ampleur du succès…

Quand 31 ans plus tard, un vendredi soir à 11 heures, Rich Harrison qui avait échantillonné cette section de cors la proposa à une Beyoncé en pleine production de Dangerously in Love, la première réaction de celle-ci fut une sorte de What the fuck, une section de cors au XXIème siècle ? Mais comme Kelly Rowland cartonnait, que son fiancé Jay-Z ne lui écrivait rien, et qu’Harrison s’en tenait à ça ou rien, ils travaillèrent en deux heures sur des paroles super subtiles. Beyoncé était mal coiffée : le stress, et le succès de Kelly Rowland en duo avec Nelly – le rappeur que plus personne, même pas sa mère ne connait – ça vous sape le moral. « J’ai l’air d’une folle en ce moment », ne cessait-elle de rappeler, et Rich Harrison de noter « Crazy right now » sur un calepin. Vers trois heures du matin, sûrement fatigué d’attendre que Madame veuille bien se donner la peine de rentrer à la maison préparer le dîner, Jay-Z débarqua dans le studio, torcha rapidement deux ou trois couplets, histoire d’en finir, persuadé lui aussi qu’un hook rétro avec des cors c’était n’importe quoi.

Puis Crazy in Love est devenu ce qu’il est devenu… le plus grand moment de gloire des Chi-Lites.

Etrangement, alors que YouTube ne cesse de me gonfler avec la pauvre réclame pour l’adaptation cinématographique de 50 nuances de Grey, et cette reprise fade du tube de Beyoncé, je remarque que quasiment aucune des multiples réinterprétations de cette chanson n’a jamais fait ressortir cette section de cors pour ce qu’elle pouvait être : une débauche d’énergie inachevée, une pulsion cuivrée, mal contrôlée, accidentelle, obligée de tourner en boucle par défaut de consistance. Alors que plaquée en section de cordes sur des partitions au ralenti, abandonnant le 100bpm pour le ma non troppo digne d’un requiem avec un enterrement cinq étoiles, l’idée géniale d’Eugene Record gagnant en ampleur héroïque s’empourprait de la majesté digne de cette folie beyoncienne qui fait sombrer dans l’amour, voire dans l’alcool pas vraiment bon marché des boîtes branchées si l’on en croit son Drunk in Love. L’amour fou dans toute sa noblesse, plutôt que coup de folie du quidam qui finira à la rubrique faits divers… D’Antony & The Johnsons à Kadebostany, je reste sur la vague sensation que personne ne se souviendra jamais des Chi-Lites.

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