« Elle tient le mors de mes vingt-six chevaux-vapeurs » – Serge Gainsbourg

Parfois, c’est juste une question de hasard qui fait qu’on a dans sa malle à trésors, dans son sac à coïncidences, des idées qui se marient avec les souvenirs incertains d’une culture éparpillée. Chez certains, ça fait se confondre Zadig & Voltaire ou Carlos Ghosn et Renaud. Moi, je me demande parfois si le Baron Montagu de Beaulieu a eu le temps d’échanger quelques mots avec le Maharajah Jagatjit Singh de Kapurthala.

J’ai découvert The Spirit of Ecstasy dans une chanson de Gainsbourg. A chaque fois que je croisais une Rolls, et ça m’arrivait alors assez souvent au guidon de mon Peugeot Fox, j’y pensais.

« Là-bas, sur le capot de cette Silver Ghost

De dix-neuf cent dix s’avance en éclaireur

La Vénus d’argent du radiateur

Dont les voiles légers volent aux avant-postes […]

Elle tient le mors de mes vingt-six chevaux-vapeurs

Prince des ténèbres, archange maudit,

Amazone modern’ style que le sculpteur,

En anglais, surnomma Spirit of Ecstasy »

C’est bien plus tard que j’ai compris que le bouchon de radiateur de la Rolls de Gainsbourg n’était pas d’origine. Le déclic s’est fait en 2001 quand on a retrouvé l’épave du SS Persia au large de la Crête. Coulé en 1915, une veille de Réveillon, le navire fut longtemps le Saint-Graal de chercheurs de trésors. Un genre de Titanic pour de vrai, sans Kate Winslet, sans Leo di Caprio, sans iceberg. C’est en 2003 que sont remontés les premiers rubis. Le Maharajah Jagatjit Singh de Kapurthala les avait perdus depuis quatre-vingt-huit ans.

C’était un maharajah globe-trotter, passionné d’Histoire européenne, fan idolâtre de Louis XIV, à tel point qu’il se fit construire une réplique du Château de Versailles. Il passait son temps sur des navires britanniques, il courrait le monde, l’Europe, surtout Paris où il avait ses habitudes, les trois Amériques, l’Egypte, la Chine, le Japon, le Siam. Il n’en négligeait pas pour autant son pays… il s’efforce d’y être six mois l’année. Souverain important, le cinquième du Penjab, il avait pour habitude de déguiser une de ses quatre épouses pour qu’elle l’accompagne : jamais une Princesse Indienne n’avait quitté le pays, c’était la règle, mais il s’en passait. Il se promenait avec des rubis, juste un peu, pas grand-chose, pour une valeur de dix millions de livres actuelles. Cet homme était de ceux que croisait Corto Maltese régulièrement.

Le 31 décembre 1915, quand la nouvelle parvient aux Indes que le SS Persia a coulé, treize coups de canons sont tirés à sa mémoire.

Max Valentiner est lui aussi le genre d’homme à pouvoir croiser la route d’un Corto Maltese : officier allemand de Marine, de missions de sauvetage en missions de sauvetage, il devient LE spécialiste des manœuvres de U-boots, capable de couler cinq navires sans jamais avoir à remonter à la surface… un exploit pour des machines aux moteurs diesel récalcitrants, à peine étanches. Quand la guerre éclate, après un échec contre les Russes dans la Baltique, on l’envoie au Monténégro, améliorer les nouveaux U-38 dans la Méditerranée. Le 30 décembre 1915, il rôde au large de la Crête.

Le Baron Montagu de Beaulieu n’est pas un personnage d’Hugo Pratt… pas directement. Sa maîtresse, par contre, l’est un peu : Eleanor Thornton est actrice, danseuse… On raconte qu’elle a tout appris à Loïe Fuller, la danseuse qui met le feu aux planches des Folies Bergères avec ses voiles qui virevoltent. D’ailleurs devant une vieille photo de Loïe Fuller, on pense un peu au Spirit of Ecstasy.

Le Baron Montagu adule ses Rolls. Il adule sa maîtresse. Pour sa prochaine voiture, il voit directement avec Henri Royce pour que Charles Sykes un sculpteur de ses amis, lui concocte un bouchon de radiateur personnalisé : sa maîtresse dansant dans les voiles, projetée vers l’avant, les bras en guise d’ailes…

The Spirit of Ecstasy est né, c’est Eleanor Thornton, et pourquoi elle ? personne ou presque n’en sait rien, parce que personne ne connaît cette liaison. Même par Charles Sykes, même pas Henri Royce… Même pas la fille qu’Eleanor a eue du baron et qu’elle a laissée à un orphelinat, juste après la naissance.

En 1915, le Baron Montagu doit rejoindre un poste de commandement en Inde. Sa maîtresse l’accompagne, discrètement, officieusement, sur le SS Persia. Officiellement, elle est là pour Rolls-Royce. Le 30 décembre à 13h10, Max Valentiner torpille le navire, qui coule en moins de dix minutes. Cette attaque d’un navire civil, sans sommation, lui vaut d’être inscrit dans la liste des criminels de guerre tenue par les alliés. Elle comptera pour qu’il obtienne la Blauer Max « Pour le Mérite », la Max Bleue, une des plus hautes distinctions allemandes.

On ne tire pas de coups de canon pour le Baron Montagu, ni pour The Spirit of Ecstasy. Cette dernière a coulé comme un bouchon de radiateur. Son amant a lu les avis d’obsèques le concernant quelques semaines après. Rescapé comme un tiers des passagers, il est rentré à Londres chez sa femme, gardant pour lui le deuil de celle qui chevauchait ses dernières Rolls depuis 1911. Ce qui me fit penser qu’elle n’était pas d’origine sur la Silver Ghost de dix-neuf cent dix.

Quant au Maharajah, il n’était pas sur le bateau, trop soucieux de faire découvrir Santorin ou une autre île à sa quatrième épouse. Sans tambour, ni trompette, ni rubis.

15 réflexions sur “« Elle tient le mors de mes vingt-six chevaux-vapeurs » – Serge Gainsbourg

  1. Maximgar – je ne commente pas souvent les blogs des autres…lol
    Je vais te citer ce que m’a dit un type il y a longtemps :

    « Wiloobi pour une raison que je ne t’avouerais éventuellement que dans 15 ans en sirotant un cocktail sur le pont d’un yacht appartenant à l’un de nous deux , de préfèrence toi, j’aime pas m’encombrer de matérialité, ta fortune et la mienne faite, ta 2eme et ma 3eme femme en train d’engueuler les comptables et de harceler les commerciaux – au téléphone satellitaire…
    …j’ai envie de t’aider, non pas à avoir du succès, hélas celà si je le savais, mais à me rendre tes textes lisibles.
    Comment ? par une critique sybilline : trop long trop diggressif trop d’un seul tenant pour plusieurs sujets en fait.

    Nous les savants, enfin toi surtout je n’aime pas m’encombrer l’esprit, nous avons tendance à tracer des volutes de beauté dans un éther peuplé de réfèrences colorées… vu de nous seuls vraiment, entraperçu par nos amis, et carrément ignoré des autres.
    Ceci n’est pas un problème, car nous les habiles rédacteurs, enfin surtout toi car je ne m’encombre pas de figures de style, savons comment enrober de sucre et de chocolat nos essences subtiles afin que mème les gueux et les enfants puissent les gouter. Nous les portionnons délicatement afin que leurs frèles estomac ne soient pas indisposès.

    Et voilà mon conseil. T’a pas compris ? Allez si. Bon je reviendrai, parce que j’ai saturé au deuxième changement de sujet. Dés que je ne reconnais plus la violette de la framboise moi … »

    Il était saoul. Et ça m’a servi à rien alors bon si ça peut servir à quelqu’un d’autre.

  2. Pingback: Regarde comme c’est gros chez moi ! « pwezi zidol

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