« Mon compositeur préféré était Ravel dont j’étudiai l’oeuvre aussi exhaustivement que je pus » – Simone de Beauvoir

Qu’importe la vérité. Il n’y a pas d’infante défunte qui se pavane sur du Ravel, mais quand  s’élancent les six à sept minutes de la lente danse d’une gamine échappée de ses duègnes, qu’elle vienne de Castille, de Bragance, de Beira ou du Brésil, quand on prend le temps de s’attacher au translucide d’une image fugace de petit rat d’opéra auréolé de la grâce princière qui s’envole dans le gris sépia du souvenir que l’on n’a jamais eu, quand vous vous prenez à croire qu’il y a vraiment une infante défunte là-dessous, une jamais reine, une puînée de la loterie des chaises royales musicales, vous vous surprenez à lui donner des traits.

Du moins, à moi, c’est ce qui m’arrive. Parce que je suis du genre rêveur.

 

Mais il n’y avait pas d’Infante Défunte, et Ravel de préciser qu’il cherchait juste une allitération pour nommer ce morceau écrit à la va comme je te pousse entre deux cours au Conservatoire. Un peu plus et nous nous retrouvions avec une Pavane pour un pavé paveur, un faon défunt, une carotte carrée ou un Dupont du pont. Ou à quelques années près un rock du coq à la coque.

On peut lire ça et là, que dès sa première interprétation au printemps 1902, la Pavane de Ravel devint un succès populaire. J’ai toujours eu du mal à comprendre comment avant les radiodiffusions les morceaux devenaient des succès populaires. J’ai toujours lu ça et là que Verdi était populaire, qu’à peine ses opéras sur scène, ils étaient repris en cœur dans toute l’Italie comme un refrain de M. Pokora matraqué sur les ondes à l’occasion du dépeçage de Robin des Bois qui attendait l’inattendu l’arc aux oreilles et le micro à la main. J’ai toujours lu que la Flute Enchantée de Mozart était chantonnée dans toute l’Europe alors qu’il crevait de fièvre et trempait ses plumes dans un Requiem furieux. J’ai même lu que Bach était pop, qu’à la sortie des messes de Pâques ses Passions provoquaient des flash mob dans tout le Saint Empire… J’exagère mais la popularité de la musique classique, c’était un coup de marketing et de critiques grassement payés, une lutte d’influence artistique et de mécènes bien contents de profiter de l’aura de leurs poulains.

Ravel, lui, ne trouvait pas sa Pavane top top. Il l’avait écrite pour un piano seul, et quelques années plus tard en l’orchestrant, il la trouvera juste un petit peu mieux. Alors que sincèrement, disons les choses franchement, la Pavane lui ouvre toutes les portes des compilations Chill Out d’Ibiza comme le grand DJ Maurice qu’il a toujours été dans le fond. Bien sûr il n’aura pas vu de son vivant son nom associé à celui de Puccini sur un coffret 4CD Opera relaxing, à Batman quand celui-ci se tape une petite danse en tenue de soirée dans The Dark Knight Rises, ou à Gilbert Becaud quand ce dernier sample sans vergogne le Boléro pour se demander et maintenant, ce qu’il va faire, de tout ce temps que sera sa vie. Ravel est un perfectionniste, sa Pavane un exercice de style trop influencé par les artistes qu’il étudiait alors, comme Chabrier et son España…

Il ne l’a jamais vraiment aimée. L’Infante Défunte vous raconterait ce compositeur recalé cinq fois au Prix de Rome, enfermé dans la frustration de ces cinq échecs (qui ne faisaient que refléter la dure lutte entre Académiques et Modernes, un peu comme si Jacques Brel en venait aux mains avec Stromae, ou Sheila avec Shy’m), voulant à tout prix s’engager pour la Première Guerre Mondiale malgré son mètre soixante et un, refusant d’intégrer la Ligue Nationale pour la Défense de la Musique Française où des pointures comme Saint-Saëns appelaient au boycott de la musique allemande (un peu comme si La Compagnie Créole nous interdisait d’écouter Boney M), ce compositeur qui ne l’aimait pas. Après la guerre, ayant survécu à un accident de camion, une péritonite et une vilaine dysenterie, Ravel devint le plus grand musicien français vivant. A la demande d’Ida Rubinstein la danseuse, il se lancera dans l’écriture d’une nouvelle broderie espagnole : le Boléro, dont il ne comprendra jamais le succès et dira : « c’est une partition vide de musique. »

8 réflexions sur “« Mon compositeur préféré était Ravel dont j’étudiai l’oeuvre aussi exhaustivement que je pus » – Simone de Beauvoir

  1. C’est la mort de Debussy qui fait de lui le plus « grand ». (c’est pourtant dans le même article wikipedia, celui qui oublie le tacle de Ravel dans son texte sur la musique allemande et Strauss comme son seul représentant, un peu comme si on répliquait à Audi en 2045 que la 308 était voiture de l’année en 2014).

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