« Nous arrêtons des individus qui n’ont nullement enfreint la loi. » – John Anderton

Philip K. Dick a l’âge de ma grand-mère. En nombre de mois, il est même beaucoup plus jeune. Disons qu’ils sont nés la même année. Ayant déjà un certain âge, et ma grand-mère étant partie depuis un certains temps jouer la sérénade avec je ne sais quel clarinettiste payé pour faire patienter l’assemblée le temps qu’arrive le Jugement Dernier, on peut dire sans trop se méprendre que Philip K. Dick n’est pas de ma génération, qu’il ne maîtrise ni les smartphones, ni Internet, qu’il ne chasse pas les Pokémon et ne s’écroule pas devant les chaînes info ou les Marseillais à Miami. Il est mort bien avant, un peu avant de devenir célèbre, alors que jusque là sa notoriété ne dépassait pas les portes des clubs de fans de science-fiction et les salons feutrés d’intellectuels en mal de débats qui trouvaient dans les uchronies de l’auteur des raisons de palabrer sur l’arrivée prochaine de l’année 1984 prophétisée par Orwell. En mars 82, Philip K. Dick était emporté par un accident vasculaire cérébral. Quelques jours avant la sortie de l’adaptation de son roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? renommé pour le besoin des affiches : Blade Runner.

Bien avant sa traversée d’un océan de drogues dures, de séquences paranoïaques et schizophrènes, qu’il décrira parfaitement dans Substance Mort ou l’Exégèse, d’épisodes faits de mariages ratés et de fours éditoriaux à la chaîne, Philip K. Dick publia une nouvelle intitulée le Rapport Minoritaire. Il tentait de montrer les dangers d’un monde en paix, tenté de réduire à néant le crime avant même qu’il ne se produise. Utilisant les pouvoirs extralucides de mutants, la société Précrime s’y avèrait capable d’intervenir avant chaque délit, meurtres, vols, viols, et peut-être même les délits d’initiés… Jusqu’à ce que le chef de la police découvre parmi les annonces de crimes à venir qu’il allait se rendre coupable de l’assassinat d’un homme qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Raconté comme ça, ça fait très Minority Report, Tom Cruise en goguette, Spielberg aux manettes, John Williams à la trompette, et moi aux cacahuètes. A juste titre, le Rapport Minoritaire c’est la nouvelle dont s’inspire le film mais aussi la probabilité d’erreur du système, faible certes mais réelle, celle qui va permettre au chef de la police de tenter de prouver qu’il n’est pas un futur coupable, mais bien un innocent en devenir. Bref, de prouver que Tom Cruise s’en sort toujours à la fin.

Ce qui importe surtout, c’est qu’en 1956, en pleine Guerre Froide, Philip K. Dick soit capable de s’interroger sur les défis d’un monde en paix, d’un monde aseptisé soumis à ses seuls petits délits, à ses seuls crimes, à la recherche de la méthode parfaite pour les éradiquer à la source. Bref un monde où les fiches S serviraient à autre chose que du renseignement, empêcheraient des illuminés de louer un camion pour rouler au milieu de la foule, ou de traverser tout le pays pour égorger un prêtre en pleine messe.

Parce que oui, ne nous voilons pas la face, nous vivons dans un monde aseptisé, qui ne se rappelle pas du GIA des années 90, des cinq attentats de septembre 1986, de la bombe à Orly en juillet 83, des Nuits Bleues de mai 79 à Paris (pas moins de 36 attentats en trois nuits!!!)… de Carlos, l’OAS, ASALA, le groupe Charles Martel, Action Directe, le FLNC, les Comités d’Action Fasciste et même du Comité d’action contre les crapules atomiques qui dynamita le domicile du directeur général d’EDF.

Nous avons sûrement de la chance de vivre dans un monde aseptisé, dans un monde où je n’ai jamais eu à me demander si mon petit garçon irait un jour se battre pour un drapeau et essayer de descendre le petit garçon d’un autre parti lui aussi se battre pour un drapeau. Oui, il a sûrement de la chance.

Ce que je retiens de la subtilité littéraire de Philip K. Dick et du jeu grossier de Tom Cruise, c’est que tout aseptisé que puisse être le monde, son sentiment de sécurité n’est rien d’autre qu’une forme de dictature où des innocents trinquent et à laquelle il vaut mieux préférer un désir quasi forcené de croire en l’autre, quitte à être suicidaire, quitte à être le larron de la foire, et ce, même si là aussi des innocents trinquent. Et je crois qu’il est bien qu’une nouvelle de science-fiction vous emmène là, à l’idée que l’équilibre vaut mieux qu’une chute dans les extrêmes.

En agriculture, en médecine, on a découvert depuis longtemps que les terres ou les corps parfaitement aseptisés à l’engrais ou divers vaccins ne savent pas comment réagir face à un nouveau virus résistant. « Nous sommes une génération qui n’a rien vécu », me dit quelque part une amie. Je ne lui donne pas tort, mais je lui dis que nous avons des livres, une pensée même diluée par des scénaristes hollywoodiens…

Et puis je tombe là-dessus, une affiche sur fond noir comme l’espoir, là sur mon mur Facebook, je me dis « merde, Philip K. Dick s’est dilué jusqu’à l’usure dans les dialogues entre Tom Cruise et Colin Farrell. »

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Depuis Nice, sa promenade, le putain de camion et la panique de la foule, j’ai regardé se multiplier les réactions. Le fil des actualités de mes contacts Facebook s’est transformé en ramassis d’insultes, de dépits lapidaires, d’envies de crier « Marion Maréchal nous voilà », de likes décomplexés pour idées décomplexées. Le fil des actualités en général est devenu un ramassis de passe-moi le sel je te donne la rhubarbe, où chacun bien conscient que l’ennemi est insaisissable se trouve des adversaires, des cibles en Syrie au gouvernement. Pas de place pour le deuil, là les 84 morts de la Promenade des Anglais n’auront pas droit au recueillement de ceux de Charlie.

Là, l’ennemi a gagné. Qu’importe qui est l’ennemi, un califat indéterminé au fin fond du désert, un ministre de l’Intérieur qui passe de gage de sûreté à incompétent notoire le temps d’un feu d’artifice du 14 juillet ou un premier ministre va-t’en-guerre… Oui qu’importe qui il est, que nous soyons en guerre de civilisations, ou plein feuilleton complotiste … Il a gagné : on ne peut mieux le lui faire comprendre. Là Paris n’est plus une fête. Là nous ne sommes pas Nice. Là, nous avons peur.

« Le Peuple français exige l’expulsion des 10000 fiches « S » ou leur emprisonnement à vie pour les mettre hors d’état de nuire. »

Evidemment, c’est de la provocation d’extrême-droite. Mais elle pourrait venir de n’importe où, elle n’en serait pas moins qu’une provocation chargée de patriotisme totalitaire, aveugle et de surcroît déconnectée du moindre soupçon de justice. Doit-on se contenter d’éliminer ses contacts Facebook quand ils en arrivent à ce genre de publication ? Je me suis posé cette question toute la journée. Parce que dans le fond ça ressemble à une expulsion, à une exclusion à vie pour les mettre hors d’état de nuire à mes pupilles. Et c’est peut-être ça qui me met le plus en colère, cette volonté de repousser, même chez moi, ce sentiment d’être acculé. Là, nous avons peur, tous ensemble, certains des terroristes, et moi, des gens terrorisés.

Déjà le Peuple français n’exige que dalle. Il a voté pour des représentants qui font ou ne font pas leur boulot. Bien sûr, il me semble me rappeler que le Peuple a surtout voté contre un représentant dont il estimait qu’il n’avait pas fait le boulot, et non pour quelqu’un de bien précis. Mais pendant ce temps il est prié d’exprimer sa colère selon les règles. Il n’est pas là pour exiger, ou sinon il n’a rien pigé à la République. Et puis d’ailleurs, le Peuple français est un peu plus nombreux que les 49000 personnes qui ont « liké » voire adoré cette publication en près d’un jour.

Ensuite parmi les 10000 fichés S, il y a quoi ? 800 terroristes et proches de terroristes ? Le reste ce sont des personnes qui représentent un risque pour la sûreté de l’Etat, dont certainement quelques anarchistes facho qui ont partagé cette image. Ce sont des zadistes, des militants casseurs, des indépendantistes bretons, corses ou bien même corréziens… Et parmi eux combien de Français ? On les expulse où ? Aux Kerguelen ? Et même s’il fallait les envoyer aux Kerguelen avec la certitude que ça nous éviterait tout attentat à venir, sur ces 800 combien sont-ils ceux capables de passer à l’acte, ceux qui sont même réellement concernés ? Combien de vies peut-on pourrir pour s’assurer d’en sauver 84 ou 130 ? C’est quoi ici le Rapport Minoritaire ? Le Minority Report acceptable ? Et c’est quoi la suite ? on éradique tous ceux qui ont eu dans l’enfance le même profil que les criminels ?

On me dira qu’il y a bien des responsables politiques qui supportent cette idée, qui la réclament à corps et à cri ? Dont certains hauts responsables… Quand on est un haut responsable, on sait qu’une Fiche S est un outil, pas une décision judiciaire. La Fiche S est un outil au service des enquêteurs au même titre que les écoutes téléphoniques. Quand un démagogue qui ne cherche qu’à se positionner pour les prochaines élections, vous invite à emprisonner un fiché S au seul principe que c’est un fiché S, demandez-lui ou demandez-vous, puisque aucun de ses interviewers ne se le permettra, s’il est d’accord pour que tous les types mis sur écoute soient emprisonnés au seul motif qu’ils sont mis sur écoute.

J’ai retiré la connaissance qui avait partagé cette publication de ma liste de contacts. Elle ne le remarquera sûrement pas. Et ce ne sont pas nos « Joyeux Noël » ou « Bonne année » qui nous manqueront, ni à l’un, ni à l’autre. Je suis bien conscient d’expulser quelqu’un sans bonjour ni pourquoi, mais je ne me suis pas contenté de ça. On ne peut pas, on ne doit pas se contenter de ça.

Je suis allé au beau milieu de cette page. Entre les appels à la peine de mort, les fans de Kim Jong-Il qui s’ignorent, ceux qui veulent un président à couilles alors qu’ils pensent en avoir déjà une au pouvoir, les fans du bien saignant et autres nazis en goguette, homophobes à peine voilés prêts à enculer du terroriste, au milieu de ceux qui ont tout simplement peur et qui se rangent sous la bannière extrémiste des grandes gueules… et j’ai écrit à tous ceux qui essayaient dans ce merdier de dire qu’il fallait réfléchir.

Parce qu’un ami est persuadé qu’on peut sauver le monde en faisant des barbecues. Parce qu’une amie pense que déjà parler entre « gens normaux » est rassurant. Parce que les gens de bonne volonté ne doivent pas se sentir seuls, là, maintenant.

Parce que c’est audacieux de ne pas sombrer dans la facilité. Et de relever dans ces moments propices au doute, à la peur et à la haine, que les camionneurs fous, porteurs de bombes et autres égorgeurs ont bien voulu nous révéler, l’abnégation, l’espoir utopiste de certains à vouloir bon gré mal gré dire que le monde n’est pas si simple, tout en sachant qu’on va se faire lyncher par une bande de décérébrés sans complexe, tout en sachant qu’aux comptes des « likes » et des punchlines, on ne gagnera pas. Parce que toute cette merde était latente, contenue dans des esprits paresseux, abrutis de foot comme de détestation du foot, dont les débats ne dépassaient pas les pâquerettes du Stade de France.

Parce que dans la nouvelle de Philip K. Dick, John Anderton le chef de la police touche à l’esprit même du débat actuel. Parce que ce qui importe c’est de savoir à quel crime peut nous pousser la sensation d’être une victime.

« L’inconvénient fondamental, du point de vue juridique, inhérent à la méthodologie de Précrime ne vous a probablement pas échappé non plus. Nous arrêtons des individus qui n’ont nullement enfreint la loi.

– Mais s’y apprêtent, affirma Witwer avec conviction.

– Justement, non, par bonheur… puisque nous les arrêtons avant qu’ils puissent commettre un quelconque acte de violence. Donc, l’acte criminel proprement dit ne relève strictement que de la métaphysique. C’est nous qui proclamons ces gens coupables. Eux se prétendent éternellement innocents. Et en un sens, ils sont innocents. »

Parce que jusqu’ici notre haine ne relevait strictement que de la métaphysique et de sondages d’opinion.

Une réflexion sur “« Nous arrêtons des individus qui n’ont nullement enfreint la loi. » – John Anderton

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