« Put me on live broadcast or start typing your resum » – Richard Thornburg

J’avais écrit, très lentement, un long article pour aujourd’hui, qui attendra encore. Sur certains aspects, sur quelques phrases, peut-être ne se marie-t-il pas aux mieux avec les dernières déclinaisons de l’actualité… je pense en particulier à une certaine acceptation de la violence que j’y décris, et à une dérive des mots et de leurs entendements sur laquelle je m’étends longuement, et j’emploie le présent sciemment, avec l’idée que ce que j’écrivais avant le 7 janvier ne devrait pas changer d’ici le 18… si jamais je publie le 18, et je m’excuse de me servir de cette page comme d’un calendrier. Disons que dans l’émotion de cette semaine, ce sont des paragraphes qui n’ont pas, même pour moi la bonne résonance. Peut-être que dans quelques jours alors…

Parce qu’on a beau dire qu’il y aura un avant et un après 7 janvier, parce qu’on a beau l’entendre j’ai un peu de mal à le croire. C’est pas comme s’il y avait eu un avant et un après mars 2012, un avant et un après été 95, ou encore un avant et un après 14 janvier 1858. Et s’il y a bien eu un avant et un après 11 septembre 2001, c’est uniquement parce qu’après l’indignation et la dénonciation internationales, ont suivi deux guerres, de nouvelles législations, des procédures judiciaires et une machinerie culturelle subtile comme un bulldozer pour enfoncer le clou.

Je crois malheureusement qu’une fois la consternation et l’émotion retombées, seules les familles des disparus ressentiront encore ce vide, cette étrange amputation du sens commun que provoque l’injustification de l’absence.

Je crois malheureusement qu’une fois la politique politicienne remise en selle – et de fait il lui aura fallu moins de vingt-quatre heures pour que son naturel revienne au galop – ni le débat, ni les idées, ni les initiatives ne nous appartiendront plus, si jamais ils ont un instant été à nous. Il faut croire que oui, ils nous ont appartenu un moment. Ne seraient-ce que les manifestations spontanées, ces rassemblements au sens propre, qui au contraire d’une manifestation ou d’un défilé n’ont ni début, ni fin, pas de meilleures places où faire briller sa stature de dirigeant et ses couleurs et jouir des caméras. Il faudrait qu’un jour on pense à faire des manifs circulaires, sans début, sans fin, en rond, en toupie et pas en troupeau.

Mais je m’égare.

Pendant ces quelques jours de guerre – c’est ainsi que je les ai ressentis – j’ai essayé de ne pas être pris par le temps des combats. Ce fut peine perdue. Par le temps des combats, j’entends cette fascination, cette attraction qui me retenait captif de la moindre information, de la moindre évolution. C’est normal, me dira-t-on, sachant qu’il y a des hommes violents en maraude, d’attendre le dénouement, de suivre les derniers mouvements. Même en habitant à six heures de Paris. Après tout, dans ces rues où se tirent des projectiles capables de parcourir trois cent mètres en une seconde, j’ai des amis, des connaissances, de la famille qui porte l’uniforme bleu des polices ou qui passe par là. Ça pourrait être moi en voiture dont on braque le véhicule alors que j’ai mon fils assis derrière dans son siège-bébé. C’est donc normal de suivre ce qui se passe.

Et dans le même temps non. Au jeu du terrorisme, la réponse devrait être de ne rien faire, de ne rien changer à nos façons de faire. Dans l’absolu si le terroriste a pour but de vouloir provoquer la terreur, il faudrait pouvoir lui répondre par de l’insignifiance. Ne pas se laisser porter par les sentiments, ne pas se lancer dans des démonstrations de bravades. Il faudrait pouvoir lui tourner sa médiocrité dans la gueule, le laisser seul face à sa merde, là comme un con qui n’arrive à rien. Même pas à obtenir notre indignation. Mais ça c’est de l’absolu, une sorte de quête du zen totalement improbable. Parce qu’après tout, nous sommes humains.

Des choses que j’ai retenues au cours de mon service militaire, c’est qu’au combat, il y a infiniment de moments où on se fait chier, contre très peu qui soient décisifs et entièrement dédiés à l’action. C’est la gestion de ces temps calmes qui fait la force des troupes : savoir les maintenir en alerte et conserver l’adrénaline nécessaire au feu, sans devenir des loques. En général tout ce qu’ils trouvaient à nous faire faire, c’était nettoyer nos armes. Et moi au cours de ces derniers jours tout ce que je trouvais à faire c’était de rester devant les chaînes infos, en me laissant empoisonner par leur… je n’ai même pas de mots pour dire ce que je pense vraiment. Mais ce système d’informations a atteint, il me semble toutes ses limites, ces derniers jours.

Je l’avais déjà ressenti plusieurs fois avant. Ma déception était à la hauteur de la joie que m’avait inspirée la découverte de ces chaînes qui permettaient à n’importe quelle heure de disposer d’une information télévisée. Mais depuis le traitement du tremblement de terre à Haïti en particulier, jusqu’à la sensation en général de voir chaque jour les rédactions modeler l’actualité plutôt que la traiter, j’avais déchanté. Et cette semaine plus encore.

Je ne m’appesantirai pas sur les plateaux d’experts. Je peux comprendre qu’on fasse des lives de café du commerce pour traiter du PSG et de la Ligue 1, ça tient de l’amusement récréatif, mais faire venir d’anciens responsables au titre de docteur des actions éclairs de la police pour expliquer des images filmées à la va comme je te pousse par des envoyés spéciaux essoufflés, ça tient du bricolage. Les voir profiter du temps d’antenne pour suer leur frustration de petit écolier de pas être sur le terrain, ou exposer leurs volontés sécuritaires et se plaindre de l’attentisme des pouvoirs publics, ça frôle le n’importe comment, si ce n’est l’atteinte à la démocratie. Entendre les présentateurs au bout de trois heures d’images de perquisition de nuit à Reims se demander pourquoi les forces de l’ordre les laissent filmer ça, ça tient du grand n’importe quoi. Ou avoir droit à tous ces témoins qui témoignent jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’ils ne peuvent témoigner de rien, ça tient de la loterie du témoin gagnant : on en chope un au tirage en attendant de voir ce qu’il donnera au grattage. Ou voir ce journaliste qui ne se met pas à genoux pendant que le gendarme d’en face est accroupi derrière un parapet en lui intimant l’ordre de se baisser déclarer que « ce monsieur de la gendarmerie est somme toute très tendu », ça tient juste de la connerie.

Quand les assauts donnés, une chaîne info vous explique qu’elle a téléphoné aux terroristes pendant les prises d’otages, en expliquant à la fois qu’elle n’a pas diffusé les interviews pour ne pas gêner les enquêteurs, mais que sa rédaction a donc fait sonner toutes les lignes téléphoniques du lieu de la prise d’otages en espérant tomber sur l’un d’eux qui pourraient raconter sa vie trente secondes, mettant donc à la fois en péril la vie des personnes à l’intérieur, mais en coupant aussi l’espace de cet entretien les possibles communications entre négociateurs et suspects, je pense qu’on atteint les summums du grand foutoir.

Depuis Richard Thornburg le journaliste arriviste de Piège de Cristal qui n’hésite pas à menacer la nounou d’expulsion pour une interview pourrie des enfants McLane dont les parents sont retenus au Nakatomi Plaza, mettant en péril par son intervention télévisée Bruce Willis et madame, j’avais osé espérer que l’opportunisme médiatique était ne serait-ce qu’un peu contrôlé. J’avais tort. On pourrait croire que c’est nous public qui en demandons toujours plus, mais si c’était le cas, ne nous donnerait-on pas toujours plus en qualité, plutôt qu’en sensationnel qui retombe comme un soufflé ?

Alors que les réseaux sociaux font déjà le job pour la diffusion des petites phrases haineuses, des théories fumeuses, des informations tendancieuses, des raccourcis bidons dignes d’une chasse à l’homme de vieux western – le fameux troisième homme, Mourad Hamyd, un lycéen qui avait passé sa matinée en cours en Champagne et qui se voyait promette des pruneaux comme au premier petit lapin venu – est-il nécessaire que l’info télévisée fasse de même en plus soft et retenu ? J’en doute.

Est-ce qu’un plateau télé d’informations est le lieu pour dire à des forcenés qu’ils ont « perdu » ? Est-ce l’endroit pour estimer que les types en question seraient dans un jeu, où quelqu’un doit perdre et quelqu’un d’autre gagner ? Et s’ils étaient vraiment dans un jeu, quelle nécessité de vouloir jouer avec eux ? De vouloir s’enorgueillir qu’il faille attendre un massacre pour voir fleurir une réunion nationale spontanée ? De la prendre comme une démonstration de force contre l’obscurantisme et l’intégrisme ? Il n’y a pas à réfléchir 107 ans pour se rendre compte qu’à ce jeu là tout le monde perd. Même la banque.

J’admets qu’à circonstances exceptionnelles, comportements exceptionnels. J’admets que lorsque la rédaction d’un journal et ses employés annexes, quand une grande partie des victimes étaient des personnages publics, quand ils se font descendre à l’arme lourde, quand un policier en reddition se fait descendre à bout portant, quand une policière se fait descendre dans le dos en pleine rue à l’heure de pointe, on puisse perdre ses moyens. Mais l’information reste une chose sérieuse et précise. Elle n’est pas qu’un droit, elle impose des devoirs. Elle ne doit jamais se satisfaire de bricolages rédactionnels et de temps bouche-trou du café du commerce. Peut-être est-il temps d’admettre que l’information ne convient qu’à une presse écrite qui prend le temps de souligner ses ratures avant de soumettre sa première épreuve.

Je ne me reconnaissais plus dans la ligne de Charlie depuis quelques années. Il me semblait loin le temps du « Charlie défends-moi » d’Un Jour en France. Mais qu’importe. Parce qu’une cartouche d’encre n’a jamais été une cartouche d’AK47. Tout comme un Dieu, qui se voudrait Dieu, n’a jamais eu besoin de fanatiques pour défendre ses prophètes. Cette équipe de Charlie savait tenir sa barre, celle de la dérision dans le débat public. Et ceux qui lisaient Charlie au-delà de ses unes provocatrices pouvaient s’en rendre compte. Il y avait là une grande leçon de communication, une façon de ne pas laisser la place à l’émotion mais de la provoquer, fut-elle bonne ou mauvaise. Au sujet de la morale, les philosophes empiristes anglais estiment que la notion de bien ou de mal naît des impressions que provoquent en nous les différents faits et gestes et actions. Voilà, Charlie faisait du bien ou faisait du mal, mais ce bien et ce mal ne naissaient pas d’un dogme, ils se cognaient dedans. Ils s’en cognaient. Et sûrement qu’ils continueront.

Ce n’est pas la liberté d’expression qui s’est pris d’abord une rafale avec l’équipe de Charlie, mais un aiguillon de réflexion. Parce que la liberté d’expression c’est aussi l’expression de la connerie bête et méchante, de la syntaxe gratuite, tout un florilège de pensées raccourcies ou nauséabondes qui mériteraient de disparaître alors qu’elles sont apparues dès le début des événements – et là, oui, force est d’admettre que la liberté d’expression en prend un coup. Alors que l’illustration caricaturale de l’absurde pour mettre le doigt sur la gravité du monde, c’est autre chose… c’est ce compagnon du débat public, ce déclencheur d’idées – des plus libertaires aux plus conservatrices – une liberté d’expression intelligente, avec ce que l’intelligence a de discernement, de jugement, de compréhension et de nuances.

La liberté d’expression, la plus générale, elle, elle s’est prise une rafale ensuite, sur les réseaux, à l’antenne, dans les coulisses de la politique, dans les saillies stériles, les polémiques à deux balles, dans l’incapacité de certains à décrire les images qu’ils avaient sous les yeux. Il nous appartient à tous, de lui donner son sens sans la laisser divaguer dans tous les sens. De lui donner toutes ses couleurs, dans le respect de nos différences, dans la liberté de silence, de cri, de recueillement… Il nous appartient de ne pas la laisser divaguer dans le sensationnel, dans la déclaration choc qui trouve tant d’échos auprès des esprits lassés de réfléchir.

4 réflexions sur “« Put me on live broadcast or start typing your resum » – Richard Thornburg

  1. Tu sais, moi, pendant l’assaut, je faisais un gâteau au chocolat. Manquer le dénouement, quelque part, ça m’a fait ressentir quelque chose d’un peu similaire à ce que García Lorca appelait « fermer son balcon » à l’approche du franquisme: on sait que la tempête de merde arrive, mais on se met momentanément, très momentanément, à l’abri.
    Et puis entendre les mecs de BFMTV parler de liberté d’expression c’est tellement bizarre… Sinon comment dire? J’aime beaucoup cet article et sa conclusion.

  2. Sincèrement les médias ne me paraissent que le reflet du reste. Charlie Hebdo …c’est qu’un journal – les gens assassinés non . Cabu surtout je l’ai connu d’abord par le Grand Duduche et la fille du proviseur…le beauf’…c’est une perte personnelle, que je ressens, aggravée par les circonstances.
    Et puis ce qu’a fait Coulibaly, c’est monstrueux aussi (je le précise parce que sinon on va dire, ho les juifs ils s’en fout si on les tue – je ne m’en fous pas, c’est des gens comme tout le monde )(et la fliquette…)

    Peut-être parce que j’écoute ça en zappant, en ayant de toute façon foi en rien, j’ai pas été choqué. moi c’est la censure qui me choque toujours.
    Les médias je les préfère un peu trash plutot que s’essuyant le coin de la bouche. Parce que je ne sais rien a priori.

    De mon service j’ai retenu que marcher au pas avait un drole d’effet, qu’être pris dans un mouvement collectif, dans une foule, exaltait certaines pensées.
    J’ai défilé une fois – à Berlin le jour de chaiplukoi, la commémoration du pont aérien, les occidentaux avaient sauvé Berlin Ouest. Objectivement il y a de pires missions que la sauvegarde de l’enclave de liberté que constituait Berlin Ouest à cette époque. Il n’empèche que la fierté que j’ai eu à faire ce défilé, car les gens applaudissaient, m’a décontenancé.
    Je n’ai aucun mal à imaginer ce qu’ont ressenti les gens. Espèrons que Hollande sois loyal, parce que seul un abruti ignorant ne se serait pas rendu compte de la puissance dont il dispose, et des motifs qu’il a à s’en servir.

    • ayé je sais la différence de nos points de vue : pour moi c’est « eux » qui parlent, pour toi c’est « on » – un « on » qui pourrait être un peu « je ».

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