« We’ve been spending too much of our lives, living in a pastime paradise » – Stevie Wonder

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler de moi. Je dis ça, mais en fait, je le fais tout le temps. C’est juste qu’aujourd’hui, je glisserai plus encore des morceaux de moi dans un texte indigeste. Comme les pralines roses avec lesquelles nous avons lesté une pâte à cake hier : elles ont coulé au fond du moule, jusqu’à faire un caramel indécrottable mais extrêmement ravageur.
C’est que je ne comptais pas écrire aujourd’hui un article mêlant le meilleur du pas bon de la télé, Stevie Wonder, IAM quand ses membres avaient des cheveux et Coolio, je ne comptais pas évoquer la poésie de Milton, la médiocrité ambiante et la platitude faite reine. Je comptais expliquer par le menu comment le Baron de Coubertin n’a jamais dit que l’important c’était de participer. J’aurais rebondi en expliquant qu’il était inutile de consoler Ribéry de sa déception programmée en lui sortant cette jolie phrase, parce que personne ne l’a prononcée, parce que ce n’était qu’une rumeur ante-twitter, une traduction vite-faite par le baron du prêche d’un archevêque américain qui s’inspirant des épîtres de Saint-Paul tentait de calmer l’ardeur des athlètes américains floués, voire carrément volés par tous les juges arbitres des Jeux Olympiques de Londres, en 1908. Parce qu’aujourd’hui nous sommes le 14, et que j’ai encore loupé mon rendez-vous avec l’écriture.
Je n’ai même pas honte de l’écrire, mais hier, en mangeant ce cake trop sucré aux pralines roses, j’ai allumé la télé et mis TF1 en plein « 4 mariages pour une lune de miel ». C’est une de ces énièmes émissions à avoir pompé le concept de « Come Dine with me » qui voyait des gens s’inviter à manger les uns chez les autres pour se noter, se critiquer en aparté et faire un bel étalage de mauvaise foi. C’est devenu « Un Dîner presque parfait » sur les ondes françaises, et plein d’autres déclinaisons du type « Bienvenue chez nous » a.k.a. « Viens voir ma maison d’hôtes comme elle est mieux que la mienne », « Les Reines du Shopping » a.k.a. « Mate comme je fais mieux les magasins que toi » ou le tout récent « 24 heures déco » a.k.a. « Viens redécorer chez moi avant que je ne vienne redécorer chez toi » émission qui aura commencé la semaine dernière pour s’achever a priori tout aussi vite puisqu’il y avait hier « 4 mariages pour une lune de miel ». Là, il est question de s’inviter les unes les autres à son mariage, de se noter pour que la meilleure parte en lune de miel. Pour l’emporter rien de plus facile : il suffit de noter comme une sagouin les autres concurrentes pour bien leur plomber la moyenne et ne pas avoir trop honte de le faire à la télé, vu que de toutes les manières personne ne regarde ce genre d’émission. Pourtant le baron de Coubertin n’aurait-il pas dit au sujet de ce programme : « La honte, c’est de participer ».
La mariée d’hier a dégainé un petit papier sorti dont ne sait où pour lire un mauvais poème à sa mère. J’ai fait presque pareil à mon mariage l’an dernier. J’ai porté mon toast à mes parents, alors même que mon père venait de me les gonfler comme ce n’est pas permis. A vrai dire, ce n’est pas le poème de la jeune femme qui a retenu mon attention. Il était mauvais, soit. Mais il était sincère, pour autant que l’on puisse faire suinter de la sincérité par le prisme d’une caméra. Ce qui m’a interpellé, c’était la chanson choisie par l’équipe de production pour illustrer ce moment. Une espèce de soupe déshydratée et r’n’b, aux paroles dignes d’une poésie de primaire : elle est mon sang, elle est mes yeux, elle est mon ange le plus précieux, c’est celle qui m’a donnée la vie, elle fait partie de moi… Bien sûr que c’était de circonstance.
Plus je tendais l’oreille, plus j’avais l’impression de reconnaître la mélodie. Mince alors, Part-Time Lover de Stevie Wonder. Et j’ai avalé une praline rose de travers.
Comment transforme-t-on un hymne aux cinq à sept, une chanson d’amants à temps partiel – si l’on traduit littéralement le titre – en une incantation de fête des mères ? Comment passe-t-on de We are strangers by day, lovers by night, knowing it’s so wrong, but feeling so right, nous sommes des étrangers le jour, des amants la nuit, sachant que c’est mal, mais nous sentant si bien, à elle est ma chance, elle est mon souffle, mon existence et plus que tout, c’est elle qui m’a donné la vie, elle fait partie de moi ?
De Part-Time Lovers à Partie de moi ?
Après une minutieuse enquête – de deux minutes sur Wikipedia -, je me suis rendu compte que j’étais vraiment mauvaise langue. Ce titre « Elle » et Mélissa M son interprète s’étaient retrouvés en tête des ventes de singles toute une semaine avant de se faire déclasser par Rihanna… Les ventes de disques ont des raisons que la raison et mes intérêts ignorent.

Cela m’avait renvoyé à l’été 95. J’étais assis sur le rebord de ma fenêtre, et plus bas dans la petite cour, où il s’ennuyait à sa petite table, Z tirait une rallonge pour brancher son poste de radio deux fois trente cinq watts. Moi, j’étais avec E. on écoutait Zingalamaduni d’Arrested Development en boucle. The great depression everyone is in depression, no one knows exactly what’s their role. C’était un bel été. On avait trouvé un chouette boulot à superviser les logements d’une centaine de jeunes européens venus échanger sur le thème de Tous Différents / Tous Égaux. Et pour couronner le tout, notre centaine de jeunes européens étaient de jeunes européennes. Z surveillait donc les allées et les venues et jouait les jolis cœurs dans le parking. E et moi étions de repos en attendant de prendre notre tour aux alentours de vingt-deux heures. Une fois qu’il eut branché son poste Z nous appela :
– Baissez votre son, j’ai un truc trop bon à balancer.
Nous avons donc coupé Zingalamaduni et nous avons attendu que Z nous balance n’importe quoi. De faux violons, une grosse basse saturée se sont élevées avant qu’une rocaille de voix rappeuse ne balance des mots hachés comme un steak prêt pour l’étau de pain d’un cheeseburger. Sur le refrain de faux chœurs samplés donnaient un air d’église. E m’a dit « supermarché », ce qui était un jugement assez juste. C’est que ça manquait particulièrement de spontanéité et de funk, c’était du rap formaté pour la ménagère de moins de cinquante ans. A mille lieux de ce que nous découvririons avec le California Love de 2Pac quelques mois après. C’est ainsi que j’ai donc entendu pour la première fois Gangsta Paradise de Coolio. Et plus je tendais l’oreille, plus j’avais l’impression de reconnaître la mélodie. Mince alors, Pastime Paradise de Stevie Wonder !
Mais avant que je ne réagisse, H est sorti de nulle part. Nous ne le connaissions pas vraiment. Il avait apparu dans le coin depuis une semaine, certainement attiré par la chair fraîche venue des quatre coins de l’Europe. H s’époumonait : « il a pompé IAM, il a pompé IAM ! » et de son énorme sac en bandoulière il s’est mis à faire voler une cinquantaine de disques compact jusqu’à trouver celui qu’il cherchait, un maxi des Tam-tams de l’Afrique. E et moi, nous nous sommes regardés en nous demandant avec combien de disques ce gars pouvait partir de chez lui le matin. Aujourd’hui c’est tellement facile avec un smartphone et une bonne réception 3G. Plus personne ne se promène avec vingt kilos de musique sous le bras, ce qui me laisse penser que les générations à venir seront rachitiques.
Quant aux Tam-tams de l’Afrique, la rime posée des Marseillais était encore prudente et pas sans accident, un « Ah yeh » venant une fois combler un vide de prose. « C’était sur le premier album », me dit E, en jetant un œil par la fenêtre. Il disait ça comme pour mesurer l’évolution du second, celui des Je danse le Mia, ou Ce soir on vous met le feu. Z pestait de s’être fait couper sa musique. Moi, je me dirigeais vers mon armoire. Songs in the key of life n’était pas difficile à retrouver. L’album de Stevie Wonder tient sur trois disques. Dès que je l’ai eu, je suis allé faire mon intéressant sur le parking.
Je connais Songs in the key of life par cœur, parce que ma mère avait entrepris de nous apprendre l’anglais avec, à mon frère et à moi. Grâce à Village Ghetto Land, j’ai toujours maîtrisé le vocabulaire propice à la description des quartiers pourris, j’ai su dire cul-de-sac sans que ça ne me serve jamais à rien, et j’ai eu du mal à traduire « families buy dog food now ».
Quelque part dans l’album se cache Pastime Paradise. C’est une pépite de moins de quatre minutes restée dans l’histoire de la musique pour être une des premières chansons où un synthétiseur imitait à merveille une section de cordes. Wonder y liste dans un premier temps les pêchés du monde, dans un second les espoirs de ce dernier. Ce sont des mots qui riment tous les uns avec les autres, dissipation, race relations, isolation, mutilation… consolation, integration, acclamation… La chorale Hare Krishna de West Angeles, Ray Maldonado et Bob Hall qui l’accompagnent, rappellent qu’il ne faut pas grand chose pour donner de la profondeur à une chanson. Beaucoup ont perdu leurs vies à vivre pour le paradis d’un temps passé. Commençons à vivre nos vies pour un paradis à venir. C’est tellement simple que ça en serait presque cul-cul.
IAM en a fait une dénonciation de l’esclavage, Coolio un appel à ne pas rejoindre le paradis des Gangsta. Les chansons de Stevie Wonder ont des destins que la raison ignore…

Aujourd’hui nous sommes donc le 14. Et il y a cinq semaines, je me suis dit que ce serait le jour idéal pour faire paraître – numériquement – un essai baptisé « 14 rounds ». Il s’agit d’un article paru ici. Je l’ai corrigé. J’y ai ajouté tout ce que je n’avais pu aborder. J’ai repris les phrases, j’ai dramatisé à l’extrême le combat final. J’ai puisé dans mes souvenirs personnels, dans des discussions lointaines, dans vos commentaires aussi. J’ai lu des livres de boxe, j’ai revu des films de boxe, j’ai pillé tous les documentaires de youtube, vimeo ou dailymotion. Puis j’ai bloqué, un peu avant Noël sur mon troisième chapitre. Il s’articule mal, il se répand sans s’étendre, il se disloque parfois. Je suis très ambitieux. Je déteste la médiocrité. Surtout s’il faut la vendre.
Voilà maintenant deux ans que j’ai fait paraître deux pauvres nouvelles, et que je n’y ai donné aucune suite. Entre temps, l’auto-publication numérique a donné ses premiers succès. Rien de transcendant à mon avis. Je ne vais pas faire ici la critique des « Gens heureux lisent et boivent du café », mais l’auteur auto-édité qui prend son destin entre ses mains en écrivant comme le nègre de Barbara Cartland, celui qui accumule les fautes, celui qui n’aurait pas eu la moyenne en rédaction de sixième, celui qui aime les mises en page biscornues parce qu’elles rajoutent au suspense, celui qui s’est disputé avec l’orthographe et qui la défie parce que ça fait genre… tous ceux-là pourrissent un peu le métier.
Moi, je me bats pour que les idées se suivent agréablement. Et parce que j’ai envie d’en vivre, aussi impossible que cela puisse paraître. Parce que je reste persuadé qu’un livre de qualité peut sur cette seule qualité devenir un objet qui se vend.
Mais je loupe mes rendez-vous avec l’écriture.
Je me suis promis de venir ici, toutes les semaines. Parce qu’y écrire librement m’offre de la matière pour les jours à venir où je trouverai la force de puiser dans les dérives du Pastime Paradise. Ma grammaire y est imprécise, des coquilles côtoient des approximations, et je ne prends même pas le temps de me soucier que les phrases soient lisibles. Je convoque pêle-mêle d’anciennes sensations, des idées imprécises, et je laisse aller. Être lu, voire attendu, ça fait du bien. Je remercie donc mes lecteurs réguliers. Ils se reconnaîtront, en général ils vont au bout des articles.

Au bout de celui-ci, il y a une question, trop longue et mal formulée, mais vous aurez pris l’habitude à force. Dans un monde où on peut transformer son mariage en compétition dans l’espoir de choper une lune de miel gratuite, où un poème de gamin de huit ans passe premier au Top 50, où Coolio se coiffait déjà il y a vingt ans chez la Méduse, où le rédac chef de économiematin.fr pète une durite et où des écrivaillons sans Bescherelle se prennent pour Stephen King, est-ce que vous iriez acheter un livre à lire sur votre smartphone qui cause de boxe, même à moins de trois euros ? Pas juste parce que vous auriez l’impression de connaître l’auteur, mais juste parce qu’on vous assure qu’il sera bien écrit ?

10 réflexions sur “« We’ve been spending too much of our lives, living in a pastime paradise » – Stevie Wonder

  1. Nope, je ne le ferais pas, je déteste lire sur mon téléphone et je n’ai pas de liseuse, j’aime le papier.
    Dans ton cas à toi par contre je pense que je le ferais, et peut-être même que je le lirais, quitte à acheter une nouvelle batterie parce que la mienne commence à tirer la gueule.

    • Techniquement, c’est tout à fait possible de l’avoir en livre papier. Mais je me vois mal le vendre 12€. Je sais bien qu’on trouve des daubes à deux fois ce prix là, mais pour le moment ça m’ennuie. Par contre le réunir avec deux autres écrits du même tenant… j’avoue que c’est dans mes projets.

      • Je comprend tout à fait. Tu te penches vers l’auto-édition ou tu as un plan démoniaque pour te faire signer en major (au lien d’en fabriquer une).
        Ah oui, je ne l’ai pas mis dans le commentaire précédent mais tu m’as pourri Coolio, encore plus que la télé en fond sonore quand elle m’avait annoncé qu’il avait été le spécial guest des anges de la téléréalité n°n+trop. D’un autre côté maintenant j’ai la chanson de Stevie Wonder, je ne suis pas sûre d’y avoir perdu au change.

  2. Je le lirai(s?) mais je suis une adepte du papier, de l’odeur des livres, des pages que je corne, des notes que je prends… Bref, je candidate à la lecture. Par contre je ne savais pas pour Stevie ; il faut voir le bon côté des choses, ils ont une culture musicale ces copieurs

  3. Je commencerai à le lire mais le smartphone m’énerverait. Je marrêterai et ça m’agacerait de m »arrêter. Et pour atteindre l’arrête sommitale de la quicherie, quitte à le lire sur écran, ça peut pas se faire sur un écran d’ordi ?

  4. Quel article ! Cela faisait un bout de temps que je ne m’étais pas marrée comme ça.
    Ca me rappelle de bons souvenirs, quand tu me racontais tes aventures. Tu n’as jamais pensé à l’autobiographie ?
    Pour répondre à ta question, je l’achèterai car même si je ne suis pas une passionnée de boxe je sais que ce livre serait admirablement bien écrit.
    La littérature d’aujourd’hui manque de personne talentueuse comme toi.

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