« Faire de la publicité, c’est agiter un bâton dans l’auge à cochons » – Georges Orwell

Ces derniers jours en regardant les pages de publicité à la télé, j’avais la sensation de trouver que beaucoup d’entre elles étaient très bonnes. Mais là, au moment de commencer cet article, aucune ne me revient vraiment. Peut-être était-ce la fatigue qui me faisait les trouver intéressantes, ou la fatigue qui maintenant les empêche de me revenir.
Par contre la pub de mardi soir, au milieu d’un épisode de je ne sais plus quoi qui tournait dans l’air pendant que je vivais de ma plume, je l’ai retenue. Comme elle m’avait fait bien sourire, je l’ai notée dans un coin de ma to-do-list des choses à ne pas zapper et le lendemain, en m’en rappelant par hasard, j’ai fait remarquer au milieu d’une conversation quelconque que j’en avais encore vue une de chouette.

Puis je l’ai recherchée en ligne et retrouvée.

Mais en la recherchant je tombai surtout sur des critiques acerbes, comme si l’ensemble des forces végétariennes de la planète s’étaient levées comme un seul homme pour taper d’un badbuzz la marque de cochon en tranches.

Pétition lancée par la FUDA (Forces Unies pour le Droit des Animaux), coups de gueule sur les sites contre les souffrances faites aux animaux, article bien structuré sur terraeco.net relayé par Rue89 au titre plein d’un ras-le-bol communicatif « Dis Aoste, tu voudrais pas foutre la paix aux végétariens ? »… les jambons Aoste reculent et présentent des excuses :

Permalien de l'image intégrée

Résultat : des tweets encore plus vindicatifs, des commentaires plus saignants…

« Sachez qu’il n’y a pas d’humour dès lors que l’on véhicule des clichés préjudiciables. Dans cette pub, les végétariens sont des gens tristes, totalitaires et frustrés, or c’est une idée que combattent chaque jour les végétariens ordinaires (dont visiblement vous n’avez jamais croisé la route). Dans une prochaine pub, oserez-vous enfin la transparence en montrant les cochons dans les élevages et les abattoirs ? »

« Ahahaha n’y voyez aucune animosité de notre part.. Euh c’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Vous vous servez d’un mouvement de masse pour vendre vos cadavres, juste parce que vous perdez de la clientèle grâce à nous, pour moi c’est un manque de respect. »

Voire des citations de Gandhi : « D’abord ils vous ignorent, ensuite, ils se moquent de vous, ensuite ils vous combattent et enfin, vous gagnez. »

Les Jambons Aoste n’ont certainement pas besoin de ma personne en tant qu’avocat (et le sujet se passera d’une bonne blague sur le fait qu’on sait tous ce que font les végétariens d’un avocat). Mais sincèrement, il y aurait quelque chose de pourri au royaume de la barbaque et chez ses opposants, que ça ne m’étonnerait pas.

L’article de Claire Bautiffier sur terraeco.net – à l’exception de l’appel de la FUDA – est certainement l’expression d’indignation la mieux structurée que j’aie trouvée. Malheureusement dès son premier paragraphe, la colère l’emporte vers des approximations « [La Publicité d’Aoste] n’a pas été réalisée en 1950. Et pourtant, elle fait preuve d’un tel manque d’idées et d’à-propos qu’on pourrait le croire ». Mais dans les années 50, être végétarien ce n’était pas être hippie – d’ailleurs c’était quoi être hippie dans les années 50 ? être cool et en avance de 15 ans ? – la pub d’alors, c’était de la réclame, elle n’avait pas besoin de court-métrages de trente secondes pour vanter la qualité d’un produit, elle se contentait de le vanter.

Quant à la lettre ouverte de la FUDA à la direction d’Aoste, elle m’a laissé la sensation que je n’avais pas vu la même pub que le reste du monde.

FUDA_AOSTE

Des parents oppressants à l’emprise sectaire ? et qui donc autorisent quand même leur enfant à manger de la viande ? étrange conception de l’aliénation parentale…

Je me suis néanmoins demandé ce qu’il en aurait été, si plutôt que d’illustrer leur propos avec des hippies végétariens – et non des végétariens hippies comme il est écrit plus haut – Aoste s’en était tenu à d’autres personnes ne mangeant pas de leurs produits, comme, tapons dans le mille, les Musulmans.

Et bien, je crois, avant tout, qu’une pub avec des Musulmans serait quelque chose de novateur. Que si en plus ces Musulmans acceptaient d’offrir une tranche jambon à leur fils ce serait tout bonnement de la science-fiction vu de nos esprits étriqués – ce qui aurait tendance à démolir l’idée que cette publicité véhiculerait une image de sectarisme réfractaire voire intolérant des hippies. Et enfin, je crois qu’en troisième et dernier point, à la vitesse à laquelle Aoste présente des excuses face à une levée de boucliers végétariens, il est certain qu’ils auraient été loin de conserver leur ligne éditoriale et une pancarte « Je suis Charlie ». Mais n’entendrait-on point, aujourd’hui, des voix s’élever au nom de la liberté d’expression ?

Il existe un véritable problème de la production animale, et du traitement infligé aux bêtes qui ne naissent que pour nous les gaspillions. Ce n’est pas qu’un enjeu éthique et moral, c’est une question environnementale, mais aussi sociale à l’échelle internationale, au sens où non seulement nous produisons trop et mal, mais que nous redistribuons tout aussi mal. Elle ne concerne pas que l’élevage, mais les denrées sauvages, et plus particulièrement maritimes. Quant à l’esprit qui anime cet état des choses, ce souci de rentabilité qui balaye les animaux comme les hommes, il anime aussi l’évolution de l’agriculture, et cela que l’on ne mange que bio ou pas.

Et tous les végétariens du monde se regroupant contre une marque de jambon en intensifiant l’impact de sa campagne – alors qu’elle se fout royalement d’eux, puisqu’ils ne sont ni ses clients, ni ses cibles – n’y changeront rien en se disant stigmatisés par cette pub, ni en s’emparant à eux seuls de la lutte pour la condition animale. Ce n’est pas une publicité interprétée sous son seule prisme à elle qui a fait de Rosa Parks, Rosa Parks, et de la désobéissance civile, la désobéissance civile. Personnellement, quitte à paraître vulgaire, la dernière fois qu’on m’a traité de fils de pute, je ne me suis pas offusqué : parce que je sais très bien qui est ma mère. Comme je sais très bien que les végétariens ne sont pas des baba cools, ni les Renault forcément des voitures à vivre, et que 100% des perdants à la Française des Jeux ont tenté leur chance.

Mais ce qui me paraît extrêmement grave dans l’ampleur de ces réactions – qui restent néanmoins limitées et qui n’ont pas non plus déclenché une fronde internationale des partisans des protéines uniquement végétales – c’est qu’en 2013, Aoste s’était lancé dans une campagne à mon sens mille fois plus dérangeante, et qui à l’époque m’obligeait à trouver leur message irresponsable – sans que j’aille le pleurer sur tous les toits…

Sincèrement, vous croyez qu’on peut prétendre choisir sa charcuterie comme on rentrerait en Résistance, dans les milices de Vichy ou en se contentant de l’attentisme ? Evidemment, si tout le monde s’offusque silencieusement comme moi, on finira tous par gober n’importe quoi, y compris du jambon Madrange roulé dans du Fleury-Michon, mais ceux qui élèvent la voix aujourd’hui auraient alors tout aussi bien pu le faire là.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s