« Mais n’est-ce pas le pire piège, que vivre en paix pour des amants » – Jacques Brel

Prolégomènes

A chacun son univers ! Qu’il le peuple de chansons, de souvenirs qui jaunissent comme de vieilles photographies, d’idées infirmes ou de néologismes audacieux. L’article divagant qui va suivre a le sien, et il s’encombre peu que vous ayez traversé ou non la vallée où il réside pour vous raconter l’aube derrière la courbe d’une montagne, que vous, vous appelleriez une colline, un promontoire à la rigueur. Il s’encombre peu que vous connaissiez assez Barbara pour pouvoir la tutoyer à la Prévert, même si, Prévert l’écrit, il aurait suffi qu’il la connaisse une seule fois amoureuse pour qu’il la tutoie.

C’est pourquoi cet article est accompagné d’une « bande originale du post ». C’est vrai il m’est arrivé de cacher des textes derrière les chansons d’un autre, pour ne pas voir jusqu’où portaient les mots, pour ne pas prendre le temps de porter mes paragraphes jusqu’au bout, ou juste pour remercier cette chanson d’être là, de m’avoir inspiré un texte inachevé. Mais là ce n’est pas le cas. C’est histoire de vous montrer une photo de cette montagne, avant que vous n’alliez par vous-même, si le cœur vous en dit, en chercher les sentiers, les battus et les autres, les défilés divers des rayonnages d’un self-service culturel, avec l’autre Jacques, l’autre Barbara, un autre Serge que celui auquel vous pourriez penser, avec Roméo et Juliette aussi.

C’est juste histoire.

 

Chapitre I

L’Idée est une association d’idées, et c’est comme ça, car quoi qu’on en dise, le Verbe à l’origine du monde ou cette onomatopée composée, sans sujet, sans complément d’objet, sans réceptacles directs ou indirects ne seraient rien que des silences égarés dans le néant. Alors j’associe, et j’associe parfois malencontreusement des idées reçues comme des vêtements dépareillés. Et écrire « malencontreusement » est hâtif : on a vu des mauvais goûts d’hier devenir bien des modes d’aujourd’hui. J’associe, c’est une façon de perpétuer l’espèce du monde.

La première fois que j’ai entendu Reggiani chanter Barbara, j’ai cru qu’il répondait à la Dame en Noir. Dialogue improbable du diamant sur un microsillon :

– Il pleut sur Nantes.

– Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là.

– Il pleut sur Nantes. Donne-moi la main, le ciel de Nantes rend mon cœur chagrin.

C’était l’évidence même : la preuve météorologique de l’appartenance de Nantes à la Bretagne dans les pages d’or de la Chanson ! Barbara de Reggiani n’est certainement pas le titre de l’Italien sur lequel je m’arrête le plus quand il m’arrive de l’écouter. Et je ne me suis pas posé plus de questions, pendant très longtemps. Mon père avait sur une cassette quelques extraits de Reggiani, et, avant que l’humidité ne les rende flous et inaudibles, ils marquèrent mon enfance sans que je les comprenne vraiment. Déjà j’associai n’importe comment, et que les loups soient entrés dans Paris ne faisait qu’attester que le petit Pierre de Prokofiev avait réellement foiré son coup avec son fusil à bouchon, que la femme qui était dans son lit n’avait plus vingt ans depuis longtemps prouvait sans coup férir qu’à trente ans on est bien vieux, et l’Italien m’apprit qu’un homme qui part chercher des cigarettes ou des allumettes ne revient jamais, la clope ça tue à petit feu et on finit frigorifié devant une porte close.

Qu’importe l’incompréhension de l’enfance et ses raccourcis attendrissants, ou, au contraire, vive cette incompréhension, ce refuge d’imbroglios où je retourne parfois oublier le quotidien, et chercher une idée folle, une idée de génie fou, une idée reçue de travers. Mais à un moment où me reprenait la bienséance de l’âge adulte, je me suis dit que Reggiani ne pouvait pas répondre à Barbara comme ça, parce que lorsqu’elle découvre la pluie de Nantes, en descendant de son train, dans cette gare où Higelin n’avait pas encore attendu le printemps en zieutant une rousse au chocolat, le père de la Dame en Noir était déjà mort : elle arrivait trop tard pour qu’ils se parlent – se reparlent – une dernière fois, 25 rue de la Grange aux Loups, sans un adieu, sans un je t’aime. Si dire qu’il pleut sur Nantes est entré dans le langage courant, sprinteur ou marathonien, dans les conversations de tous les jours et de toutes les nuits, ou, dans d’autres chansons, on n’y répond pas par « il pleuvait sans cesse sur Brest ». L’heure n’est pas aux concours de vache qui pisse le plus loin. Ni chez Barbara, ni chez Reggiani.

Quand il chante Barbara, Reggiani chante du Prévert. Et quand Prévert écrit Barbara, il se souvient de deux amoureux sous la pluie brestoise, dans cette rue de Siam qui traverse presque toutes les chansons qui passent à Brest, et que remontèrent un jour des dignitaires d’Orient quand elle s’appelait encore rue de Saint-Pierre. Il pleut mais qu’importe, cette pluie sage et heureuse, sur ton visage heureux, sur cette ville heureuse. Les pluies qui suivent, celles de fer, les bombardements sur Brest – cent soixante-cinq dans les livres de comptes militaires – ont des éclaboussures de feu d’acier de sang.

Qu’il pleuve sur Nantes, je l’ai retrouvé chez Thomas Fersen, quand une chauve-souris est amoureuse d’un parapluie qui s’ouvrait sur une permanente, parce qu’il pleuvait sur Nantes. Je me dis qu’un jour, je prendrai le temps de parcourir les villes en chansons. De Nantes on retiendrait cette chanson de Barbara, celle de Beirut – qui a aussi chanté Cherbourg, Santa Fe, East Harlem, Brandebourg, et une night with a prostitute from Marseille – et pas forcément celle de Renan Luce puisque son narrateur ne va pas jusqu’à Nantes et se contente avant de trucider une auto-stoppeuse d’aligner les rimes en ante, en oubliant au passage : fainéante, dilettante, chiante… Je prendrai un bicloo et je pédalerai sous la pluie, parce qu’en littérature aussi il pleut sur Nantes, et qu’on peut lire dans L’Ironie du sort de Paul Guimard :

« Il pleuvait lorsque le camion freina rue Mercœur, devant la porte d’Antoine, un de ces grains venus du golfe de Gascogne, qui remontent comme par erreur l’estuaire de la Loire mais qui, loin dans les terres, restent encore marins et crèvent sur la ville ainsi que sur un navire. »

Il ne pleut pas qu’à Nantes, et cet été un 13 juillet sur des lacets détrempés de Dordogne, j’ai entendu L’Aigle Noir de Barbara, celui d’un jour ou peut-être une nuit, qui allait si bien avec cette clarté grise abattue sur la route. Je me suis surpris à associer spontanément cette chanson et l’inceste qui serait caché derrière, c’était bien la première fois qu’elle quittait mon univers.

J’ai découvert l’Aigle Noir dans les Rubriques-à-Brac de Gotlib, vers douze ans. Après une soirée chez Jacques, un homme rond comme une bille s’endort à côté du caniveau, sous un réverbère. Il est tellement murgé qu’il se croit au bord d’un lac, incapable de savoir si c’est le jour ou peut-être une nuit. Soudain lui revient du passé, Fanfan, son éléphant rose… et croyez-le ou non, cette histoire qu’il raconte à Barbara devient l’Aigle Noir.

L’inceste qu’a vécu Barbara au cours de son enfance est avéré. Elle l’évoque clairement dans ses mémoires interrompus – interrompus car posthumes. C’est seulement alors que des Freud amateurs et professionnels sont allés relire dans les ellipses jusque là incompréhensibles de l’Aigle Noir, les déviances de l’homme mort à Nantes un jour de pluie. Des évidences de circonstances apparaissaient alors au grand jour et peut-être pas une nuit : de son bec il a touché ma joue, dans ma main il a glissé son cou… et signature ultime de la figure paternelle : surgissant du passé, il m’était revenu… Il m’était revenu, comme dans Nantes !

Depuis qu’il s’en était allé

Longtemps je l’avais espéré

Ce vagabond, ce disparu

Voilà qu’il m’était revenu

 

Parce qu’il m’était revenu, dans les textes de Barbara, ce ne sera plus jamais que son père ! Je n’aime pas ces raccourcis faciles. Je n’aime pas les explications riches d’autorité. Je n’aime pas les vérités dictatoriales, et ce jour-là, sur la route, je n’ai pas aimé qu’elle s’impose à moi celle-là, alors que j’ai mille raisons – et envies – de ne pas y croire, dont l’une qui se passe de commentaire : cette chanson, Barbara l’avait dédiée à sa nièce… alors dites-moi ? Sa nièce aussi avait un aigle noir pour paternel ? Aragon écrivait – en même temps que Prévert réécrivait Brest – dans Il n’y a pas d’amour heureux, ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare… Je ne doute pas que des atrocités se cachent parfois derrière des mélodies, je ne doute pas qu’on aille parfois chercher l’inspiration dans des sphères inavouées, j’ai moi-même eu l’occasion des fois de faire macérer la crasse de mes dérélictions pour tirer une phrase, ou juste un mot. Mais comme je n’ai pas envie de penser malgré moi à des abus sur une gamine de dix ans, quand je conduis sous la pluie sur des routes inconnues, j’ai viré l’Aigle Noir de mon iPod. Pour un bon moment.

J’aime beaucoup les chansons auxquelles je ne comprends rien… l’anglais, et plus encore l’islandais et plus encore le vonlenska de Sigur Rós, dans lesquels je me perds me laissent toute la latitude d’entendre ce que je veux entendre et de réécrire des chansons à l’intérieur des chansons, comme le Verbe donna naissance à d’autres verbes, comme le Big-bang donna naissance à d’autres déflagrations. Je n’ai pas envie que les chansons s’arrêtent un jour sur la route, que j’ouvre la portière, et que je les balance dehors, comme un auto-stoppeur dont on ne veut plus parce que sa tête ne vous revient plus. Je ne suis pas Renan Luce.

Il y a au moins une chanson de Barbara que j’ai cachée quelque part dans mes confusions volontaires, dont je ne pourrais jamais la chasser, même si je devais un jour devenir définitivement adulte et désabusé. Parce que c’est comme ça, parce que là où beaucoup associeront Ma plus belle histoire d’amour c’est vous à une interprétation que Barbara en fit en public, qu’elle offrit à son public serait littéralement la bonne formulation, moi, je me suis contenté d’associer cette chanson à la Vieille Amante de Vérone.

Chapitre II

J’ai une méconnaissance royale du Roméo et Juliette de William Shakespeare. Elle vient en partie de ma méconnaissance du théâtre. Je n’en lis pas, peut-être est-ce un tort. Je vois rarement des pièces sur scène, encore un tort peut-être. Je n’ai pas la culture des acteurs vivants en chair et en os à dix mètres de moi et je n’ai assisté qu’à quatre représentations dans ma vie, pas plus, dont une d’amateurs vraiment amateurs. Je n’ai pas eu la chance d’être présenté au Théâtre, comme je fus un jour présenté à l’Opéra sur le palier d’un appartement. Mais entendons-nous bien, par méconnaissance royale de Roméo et Juliette, il faut surtout comprendre que je suis incapable d’en réciter des passages, aucune situation précise ni aucune scène ne peuvent me revenir en tête, là. Il n’en est pas de même pour le Roi Lear, pour Richard III, pour la Tempête et même pour Beaucoup de bruit pour rien. Cette méconnaissance royale est comme un dédain volontaire et bien réfléchi : mon affection pour cette pièce vient plutôt de sa façon d’être un verbe qui fonde d’autres verbes, l’appellation exacte devrait être quelque chose comme « un verbe qui réverbère ».

Parce que j’ai pris un malin plaisir à collectionner dans mes bibliothèques imaginaires les échos multiples des Amants de Vérone. J’ai du point de vue culturel ce comportement d’écureuil hyperactif qui va d’une branche à l’autre, du pied d’un arbre à l’autre accumuler des noisettes à ne plus savoir qu’en faire. Des fenêtres où j’écrivais précédemment, Bidule et moi, nous les regardions gesticuler, ces boules de nerfs bruyantes, d’autant plus risibles qu’elles se croyaient invisibles. Bidule avait beau être une mésange charbonnière, elle m’écoutait attentivement lui résumer les délires de ces petits paranos roux qui rebondissent sur la canopée. Je lui expliquais qu’il peut y avoir deux raisons à ce que les écureuils s’excitent des jours durant à collectionner les noisettes. La première est qu’ils s’ennuient, ils ont les doigts trop petits pour tourner les pages d’un livre ou faire des poteries en céramique. La seconde est qu’ils ont une peur indistincte, une frayeur quasi religieuse et presqu’irrationnelle, un pressentiment de fin du monde, persuadés sans avoir les moyens d’en être certains qu’un temps approche où les arbres seront nus, et où tout le monde les verra courir d’une branche à l’autre dans le froid. Cette vulnérabilité les empêchera d’aller se faire voir trop longtemps au-dehors, ce froid les contraindra à ne pas sortir, et ils seront bien au chaud, en famille ou seul comme un sou d’huile au fond d’une jarre, à tailler des noisettes avec les dents, parce que leurs mains sont trop petites pour tenir un maillet. Même Bidule avait conscience de l’hiver et du rythme des saisons, et je devais lui expliquer pour qu’elle comprenne bien, que les écureuils ont une mémoire de poisson rouge. On en a vu souvent, ne plus savoir où ils avaient planqué leur trésor, mourir frigorifiés et affamés, à trois pas d’écureuils d’une de leurs cachettes : ils planquent au hasard et retrouvent au hasard, et c’est pourquoi, ils ont gardé cet autre instinct irrationnel et guerrier du territoire qu’ils défendent bec et ongles – avec le peu d’ongles qu’ils ont et leurs incisives – assez conscients qu’un autre écureuil pourra tomber par ce même hasard sur une de leurs caisses d’épargne, et qu’ils n’auront plus le souvenir de l’endroit où ils gardent le titre de propriété qui leur confère tous les droits sur les noisettes sonnantes et trébuchantes qui dorment là. L’écureuil n’a pas assez de mémoire pour se souvenir de ce qu’est l’hiver, et c’est juste une réminiscence qui le lie à un rituel. Qu’ils sont cons ces écureuils piaffait Bidule, et je la reprenais : il faut que tu restes humble mon petit oiseau, les hommes eux-mêmes parce qu’ils ne se souviennent plus d’où ils viennent, se créent des manies mécaniques, des absurdités raisonnables, s’exploitent par crainte d’être exploités, et voient affolés des signes d’un hiver qui vient, qu’ils s’imaginent atomique ou nucléaire, quand ils retombent par hasard sur une crainte cachée par hasard. Ils disent alors que le hasard fait bien les choses, et par tous les moyens, ils justifient toutes les fins. Moi-même, j’ai oublié les raisons qui m’ont fait perdre parfois jusqu’à mon dernier livre et vivre un court instant dans une gare avec les trois seuls disques que j’avais pu emmener et un lecteur Aïwa qui bouffait bien plus de piles qu’il ne me rendait l’1. Outside de Bowie. J’ai oublié jusqu’aux pochettes et couvertures des œuvres que j’ai perdues il y a maintenant treize ans quand un jour d’été, la roue a encore tourné. J’ai gardé l’instinct peureux d’un hiver culturel et j’amasse les ouvrages et enregistrements d’autant plus follement que la technique aujourd’hui m’autorise à en amasser beaucoup.

A commencer par huit enregistrements différents du ballet que Prokofiev fit du drame de Roméo et Juliette, selon que les chefs sont plus convaincants pour le suave et poétique ou pour le violent à la limite de l’audible, cette tangente où l’écriture du compositeur russe détend les cordes et déchire les partitions d’un bariolage nerveux et extatique. Parce qu’aucun chef malgré tout son talent, malgré la maîtrise de l’orchestre, malgré les techniques d’enregistrement, n’arrive à rendre de façon égale une Danse des Chevaliers – celle-là où la publicité Egoïste de Chanel faisait voler les volets en éclats tonnants – et la mort de Juliette. Et les rares fois, où j’ai trouvé un enregistrement où les scènes violentes valaient les passages romantiques, cette équivalence résonnait surtout en médiocrité, en manque de profondeur de l’ensemble, comme si j’écoutais le tout derrière une porte entrebâillée. Si Claudio Abbado peut élever les thèmes d’amour, il ne dirigera pas la mort de Tybalt comme un Seiji Ozawa, et les productions récentes de Valery Gergiev donnent toute leur splendeur aux passages oubliés – le jugement du Prince, presqu’anodin, mais qui précipitera Roméo assez loin de Vérone pour qu’il n’y entende rien au projet du Frère Laurent et de Juliette tout en ponctuations fortissimo – elles articulent le moindre frémissement de la cadence de mannequin disloqué qu’est Tybalt titubant, mais sans jamais rendre l’atmosphère du pas de trois d’une Juliette virevoltant au milieu des fantômes de son cousin et de Mercutio.

S’attaquant à la transcription de l’œuvre de Shakespeare, Sergueï Prokofiev était allé de désillusions en désillusions, par un chemin de croix, plein de réécritures et d’anamorphoses des thèmes, voyant son œuvre refusée partout où il la présentait, parce qu’on ne pouvait pas la danser, parce qu’elle était trop complexe, la voyant créée, plus de trois ans après qu’elle fut achevée, presque par hasard à Brno en Tchécoslovaquie. Pour en rajouter une couche misérabiliste d’un chic indéniable, Sergueï Prokofiev subissait de plein fouet les nouvelles politiques culturelles staliniennes de réalisme socialiste qui le laissèrent au bord de la misère de la réalité socialiste. Mais comme aurait dit Aragon, ou l’aurait chanté Brassens, c’est ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson. J’aime imaginer sans jouer les psychanalystes des coulisses de ballet, qu’il y a de ça dans les funérailles de Juliette, une agonie en adagio.

La pièce de Shakespeare est inégale mais riche en thèmes, on la résume souvent au seul destin tragique des amants, ce fil rouge qui les conduit à préserver leur amour jusque dans la mort. Alors que non, sans l’intolérance de leurs familles, sans son Prince impuissant, sans l’accumulation à la limite du ridicule des obstacles à la réalisation de leurs plans, sans les dangers de la précipitation, sans la fin des rêve, sans que personne ne soit totalement bon ou totalement mauvais, sans mille et un détails, ils ne sont que des losers inspirés par une vague pulsion amoureuse. Il en ressort que tous les artistes qui ont eu à se replonger dans ce drame ont traité inégalement ces mille détails avec plus ou moins de réussite. Je pense de tout ce que je connais musicalement, littérairement, cinématographiquement, qui soit de loin ou de près tiré du drame de Roméo et Juliette, que Prokofiev est sans nul doute celui qui a le mieux rendu cette complexité, à tel point qu’aujourd’hui aucun chef, aucun orchestre ne puisse rendre justement la complexité de son ballet.

Hector Berlioz était moins tourmenté pour l’écriture de sa Symphonie Dramatique dédiée aux rejetons des Capulet et Montaigu. Mais enthousiasmé par la multiplicité des thèmes, il s’éparpilla entre l’amour, les bouffonneries et la violence, pour un résultat… éparpillé. Charles Gounod entre deux crises de dépression se lance lui aussi dans une partition qui flirte du tempétueux à la bise, et qui s’offre un final époustouflant où Roméo mort en permission et Juliette ayant perdu la moitié de son sang s’égosillent à la clémence divine.

Je préfère à ses deux œuvres françaises le West Side Story de Bernstein, les claquements de doigts en ouverture, la fin du rêve américain twelve in a room in America, son flic raciste de la NYPD pour Prince de Vérone dans l’Upper Side, les duels entre Sharks et Jets qui se disputent des territoires sans valeur, des rues et des escaliers de secours barrés comme des cages qui offrent à cette nouvelle Juliette portoricaine, Maria et à Tony le Jets, un balcon comme leurs augustes aînés, et une fin à moitié happy end – puisque seul le Roméo perd la vie, comme un grand couillon traqué par le destin.

J’ai une affection particulière pour le poème symphonique de Tchaïkovski, dont des détails d’architecture sont devenus une norme dans plusieurs relectures de l’œuvre. Ainsi le fait de répéter un unique thème pour la scène de bal, la scène de balcon et la scène du caveau de Juliette, sera le canevas de Nino Rota pour la partition qui accompagnera l’adaptation de Franco Zefirelli et celui de Craig Armstrong pour l’épileptique version cinématographique de Baz Luhrmann.

J’aime les déclinaisons débiles, les parodies, Gnomeo et Juliette, les reprises, l’universalité du thème, et même son grand fil rouge cousu de fil blanc. Parce qu’après tout, sauf à encourager la consanguinité, on va tous vers quelqu’un de différent, pas forcément que les opposés s’attirent, mais que nous sommes tous, tout simplement, différents. Et qu’un rien suffit des fois, pour qu’on s’en foute plein la gueule au nom du tristement célèbre « t’es pas comme nous ».

William Shakespeare n’a rien inventé. L’ex nihilo par contre est une invention de prétentieux. Pyrame et Thisbé s’aimèrent contre l’avis de leurs parents bien avant que Roméo n’épouse secrètement Juliette. Et ils se suicidèrent plus de deux mille ans avant notre ère, sans hésiter, chacun croyant l’autre mort. Les Capulet et les Montaigu apparaissent chez Dante et se découpent déjà la Lombardie à la pointe de l’épée. Au XVème siècle dans la ville de Sienne décrite par Salernitano, deux amoureux issus de familles en franche querelle se marient en secret par l’intermède d’un prêtre complice, c’est alors que vont survenir la mort d’un notable, l’exil de l’amoureux, la potion, la méprise, la mort des amants, les deux perdant la tête, l’un au sens figuré, l’autre au sens propre. Même les prénoms ne sont pas de Shakespeare, on les trouve dans d’autres écrits antérieurs, y compris des écrits britanniques. A en croire les spécialistes, on ne doit à William que d’avoir approfondi les rôles de Mercutio et de la nourrice, ce qui démonte toute la trame du film Shakespeare in Love. Et alors ?

Les deux jeunes amoureux de Shakespeare, même morts en scène, même plagiés, ont depuis longtemps quitté les salles londoniennes de leurs premières représentations pour jouer dans l’imaginaire de beaucoup d’entre nous les rôles de losers magnifiques et maudits, qui ont touché cet amour heureux qui n’existe pas pour Aragon, pas sans le moindre malheur, pas sans le moindre frisson.

Si j’ai cette méconnaissance royale de l’œuvre de Shakespeare, c’est aussi par crainte de la lire et n’y trouver rien de ce que je retrouve quand j’écoute Prokofiev, ne serait-ce que dans l’envolée de la Mort de Juliette, cet espoir éthéré qui flotte dans une aube qu’aucun des jeunes époux ne verra poindre, qui souligne le grotesque du destin, ou l’éloquent du hasard.

Je suis sûr, que vivants, ils n’auraient pas été heureux. Morts, ils l’étaient à peine.

CHAPITRE III

S’ils n’étaient pas morts, s’il n’avait pas fallu que la peste passe par là comme un cheveu passe sur la soupe, si le messager du frère Laurent était bien arrivé auprès de Roméo, si tout c’était goupillé à merveille, Paris serait en bouteille et Juliette aurait rejoint son époux à Mantoue. Que Paris soit en bouteille n’est qu’une question de patience, par un jeu savant de fils mon grand-père faisait bien voguer des trois-mâts dans un flacon. Il suffirait qu’un souffleur de verre assez ambitieux vienne à proposer ses services, et je n’aurais pas à me soucier de voir la capitale partir à la mer comme n’importe quel espoir de n’importe quel Robinson. Mais Roméo et Juliette ! rapidement la nouvelle de la supercherie se mettrait à courir la campagne, et la colère des Capulet s’abattrait sur tous les alentours, poussant les amants à fuir toujours plus loin, vers des horizons où Roméo qui n’a jamais rien sur faire de ses dix doigts que bretter, peloter et prier, perdrait de sa superbe, où Juliette perdrait de sa superbe, troquant ses toilettes et parfums pour la poussière et la crasse.

Qu’importe, ils le surpasseraient. Loin du faste et de la lourdeur de leurs noms, ils goûteraient à l’ordinaire, au buffet des choses simples, une petite maison en banlieue ou à la campagne, qu’on décore à son goût, selon ses moyens. Avec les années qui passent, les bonnes et les moins bonnes, les vacances au bord de la mer, les sorties du week-end, les anniversaires qui s’égrènent, les soirées amoureuses, et les silences pesants des habitudes, les grognements maussades et les coups de colère, ils auraient laissé couler le temps.

Je serais tenté de dire comme tout le monde, mais tout le monde n’est pas Roméo, ni Juliette.

Je regarde la rue qui longe leur maison, assis à ma terrasse littéraire, où je fume des cafés et compulse des ouvrages historiques. On est assez près pour entendre le bruit de leur quotidien, un aspirateur, une radio, les miaulements du chat. Ils passent parfois furtivement à la fenêtre, comme des ombres chinoises qu’on voit se tenir tendrement ou s’emporter pour un oui ou un non, gesticulant les bras à l’italienne pour dire c’est comme ceci, que ce n’est pas comme cela. C’est là, que j’ai surpris un jour Juliette qui chantonnait du Barbara.

Du plus loin que lui revenait l’ombre de ses amours lointaines, du plus loin de ce premier rendez-vous à confesse chez le frère Laurent, du temps de ses premières peines, alors qu’elle avait quinze ans à peine, le cœur blanc et des griffes aux genoux, sans savoir si ce fût un tendre amour de gosse ou les morsures d’un amour fou, elle sait, même si depuis elle a dit d’autres « je t’aime » que sa plus belle histoire d’amour c’était lui.

Comment ne m’en étais-je pas rendu compte plus tôt ? Juliette n’avait pu se contenter de devenir cette amoureuse modèle qui se transforme par la grâce d’une fée ménagère en maîtresse de maison de banlieue sans envergure. Malgré les apparences, elle s’était cachée dans une chanson de Barbara, une chanson douce amère, qui si elle cherche l’amour heureux, n’en oublie pas les errances solitaires dans les bras d’un tiers, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare, et qu’il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri.

Un peu abasourdi, j’avais lâché mon livre où des Guaranis pour s’emparer de Buenos Aires venaient d’envoyer des dizaines de milliers de moutons en éclaireurs remplir les fosses que les Portègnes avaient creusées tout autour de leur ville, espérant contenir les assauts des indigènes, qui évidemment deux minutes plus tard réinventaient le saute-mouton en lançant une charge héroïque contre les barricades ridicules de la cité. Je pris le temps avec tout l’amateurisme d’un détective d’opérette de suivre Roméo quelques jours, sur son trajet quotidien et ses sorties de route régulières, espérant découvrir au hasard d’un sifflement, d’un chuchotement, la chanson dans laquelle s’était caché le Montaigu, trop fou pour se contenter d’un pavillon, trop volage pour se contenter de Juliette.

Loin de moi de faire des généralités, de croire que tous les hommes sont des coureurs, ou toutes les femmes des victimes. Il y en a des bien, il y en a des moins bien, il y en a qui s’y retrouvent en étant moins bien, il y en a des très bien qui gâchent leurs vies. Roméo n’était pas un type bien. Un jouisseur comme un autre. Avant de rencontrer Juliette, il pleurait dans les rues l’amour non-réciproque qu’il portait à Rosaline. Et son ami, Mercutio lui répondait à tue-tête d’aller se faire voir ailleurs au sens littéral. Les plus psychanalystes des lecteurs, toujours prompts à faire de Shakespeare une icône gay à la mode, et qui voient chez Othello un homosexuel refoulé qui n’osait pas avouer son amour pour Iago, sont les mêmes qui prêtent une liaison torride à Roméo et Mercutio, ce dernier évoquant sans pudeur le petit oiseau de son pote. Qu’importe cette supposée liaison, Mercutio emportant vite ses secrets au paradis, les deux amis étaient des libertins, prompts à faire la fête et à squatter les fêtes où ils n’étaient pas invités. Le coup de foudre que connait Roméo à sa rencontre avec Juliette, comment ne pas croire qu’il en avait une à chaque party où il mettait les pieds ? Comment ne pas croire qu’il n’y ait pas eu d’autres Juliette après, éclipsant la première comme la première éclipsa Rosaline.

Lorsque le frère Laurent apprend de Roméo son amour pour Juliette, ce n’est pas cette passion qu’il souligne, ce n’est pas la précipitation de la chose qui l’étonne, ce n’est pas la géopolitique véronaise qui l’inquiète, non, il s’emporte face à l’inconstance du jeune premier ! Très vite, le frère se contrefout de la passion, de l’amour, de l’eau de rose et des envolées lyriques, ce qui importe, c’est qu’un mariage entre les deux familles apporterait la paix en ville. Pour le frère Laurent c’est l’occasion rêvée d’avoir moins de messes de requiem à célébrer… rien de plus. Son implication réelle, sa participation à venir dans la stratégie destinée à réunir les deux amants, il ne l’aura qu’en compagnie de Juliette, parce qu’on ne peut pas compter sur Roméo : il est charmant, il est brillant, il a de l’esprit et sait réciter des poèmes, mais il le dit lui-même, I’m a fortune’s fool ! Vous reposeriez-vous sur un type qui n’est que le jouet du destin ?

Le destin ne se foule pas pour mener Roméo à sa perte. Bien sûr, il y a la peste entre Mantoue et Vérone, juste le jour où le vaguemestre était en tournée, elle l’arrête lui, mais laisse passer la rumeur de la mort de Juliette. Le destin se cantonne à fournir une étrange matière qui ne prend pas le héros au dépourvu. Lorsque Roméo assassine Tybalt, ce n’est pas sur le coup d’une pulsion. Il sait très bien ce qu’il risque à tuer le neveu de Lady Capulet, qu’il lui en coûtera la vie, Juliette et le reste. Mais il le fait, parce qu’il doit le faire, selon un code de l’honneur abscons et braillard. Le même code de l’honneur qui le fait épouser une jeune femme de manière on ne peut plus réfléchie, un mariage ce n’est pas le coup d’une pulsion, on n’est pas à Las Vegas sur Adige. Il est vrai que si leur union avait été consommée avant qu’ils soient unis devant Dieu, le public aurait applaudi leur mort. Cependant aucun de ses gestes, aucun de ses actes, aucune de ses paroles n’est le fruit d’une surprise, mais un simple enchaînement mécanique déclenché par le hasard qu’il peut à mille occasions enrayer. Il suit le fil de l’eau. Et c’est ainsi que j’ai trouvé la chanson dans laquelle il s’était dissimulé avec les années.

Celle où l’on laisse moins faire le hasard, où l’on se méfie du fil de l’eau.

Il y a une vérité incertaine dont je suis sûr dans mes confusions volontaires, c’est qu’après avoir échappé à leur destin funeste par un tour de passe-passe qui confondit Shakespeare lui-même, les amants de Vérone sont allés vivre en s’éloignant l’un l’autre, pour se retrouver là, vieux, à la fenêtre du bout du voyage, l’un chantant du Brel, l’autre du Barbara, à moins protéger leurs mystères de l’aube claire jusqu’à la fin du jour. Qu’importe ce qu’on peut en dire.

Epilogue

Barbara, la jeune fille de Brest, celle que nous ne connaissons que parce qu’un jeune homme l’a appelé par son prénom, alors qu’il s’abritait sous un porche, rayonnait sous la pluie. Ils n’avaient rien à envier aux amants de Vérone. Idoles qui s’ignoraient dans une forêt de divinités, ils étaient là à s’embrasser, illuminant d’idées les idées associées.

Soyez des acteurs de poèmes à venir. Vivez chaque instant pour ça.

28 réflexions sur “« Mais n’est-ce pas le pire piège, que vivre en paix pour des amants » – Jacques Brel

  1. Barbara, je n’en savais pas autant… Quant aux amants de Vérone, ce que j’aime de cette oeuvre, c’est la fatalité déjà intériorisée chez de si jeunes gens et lorsque la fatalité fait partie de nous même alors même la mort n’est pas une réelle limite.

    • Que la mort ne soit pas une réelle limite, soit. Mais à cause de Roméochou, je ne crois pas qu’il s’agisse de fatalité.

      Mais ça va beaucoup plus loin, je dirai même qu’ils abusent un peu… Parce que ce qui ne nous saute pas directement à l’esprit à nous, qui sommes des jeunes gens – et des gens moins jeunes – avec les pieds bien sur terre, c’est qu’en se suicidant, ils n’ont AUCUNE chance de se retrouver dans l’au-delà. Ils vivent à une époque où on est persuadés que le suicide, c’est un aller simple pour l’errance éternelle à regretter de n’être pas allé en enfer. Techniquement, ils le savent : ils sont incapables de se retrouver dans la Mort, ils refusent juste de vivre l’un sans l’autre. Et là, je trouve ça abusé : entre errer 20 ans sur terre (l’espérance de vie c’est plus ce que c’était) sans Roméo, et avoir une chance d’aller plaider sa vie au purgatoire où à je ne sais quel bureau préfectoral, et errer éternellement sans Roméo, Juliette choisit d’errer éternellement. C’est tellement irréfléchi que je veux bien croire en une impulsion amoureuse.

      Quant à Roméochou, il a acheté le poison pour se donner la mort de façon très réfléchie – une fois encore, il n’est pas sous le coup de l’impulsion ! – une fois dans le tombeau de Juliette, il fait face à un cul-de-sac (littéralement et symboliquement) : il vient d’entrer illégalement sur un territoire qui ne plaisante pas avec les règles de l’immigration, surtout le concernant, il se promène avec du poison, il vient de buter le comte Pâris et l’a laissé à l’entrée, et en plus on va l’accuser de nécrophilie… Moi j’appelle pas ça la fatalité, mais la culture personnelle et méticuleuse de la loose.

  2. – Les dernières phrases… De la manière dont je vois les choses : le moyen de faire autrement ? La poèsie se dégage de chaque instant.
    On peut toujours la dégager
    Elle est parfois plus évidente, parfois plus subtile, et parfois bien amère.

    – Il se trouve que j’ai récement croisé une Nantaise qui habite pas loin de la rue de la Grange aux Loups. Et elle m’a appris que cette rue n’existait pas lorsque Barbara chantait la chanson. Un trait noir de plus.

    – A notre époque, la mienne, la chanson « ils s’aiment » de Marc Lavoie me semble un écho de cet amour contrarié. Pour ceux qui aiment la chanson populaire.🙂

    • La poésie se dégage de chaque instant. Oui, moi, je demande de le revendiquer, de vivre chaque instant pleinement pour qu’au cas où vous croisiez un poète, vous lui fassiez un peu charité de matière.

      • A mon avis on est son propre poète. Et la poèsie se dit avant de s’écrire.
        Enfin on est d’accord sur l’essentiel : mieux vaut être beau et intelligent que moche et con ; si on est, assez, riche ça ne nuit pas.

        Sur R et J : c’est une tragédie, dans une société traditionnelle en cours de mutation. Tu es un peu rapide dans tes analyses. Les rapports des individus avec leurs familles et avec leurs sociétés etaient beaucoup moins marqués par l’individualisme. On parle d’adolescent.
        Culture de la lose à moins de 20 ans ?
        A mon age canonique on peut parler de loser, avant on a fait des erreurs. La lose c’est de ne mème pas en faire. De ne pas choisir. D’avoir peur.
        Roméo n’est pas un loser, ou tout les lovers qui ne sont pas des pervers sexuels en sont.

        • Il ne me semble pas avoir évoqué l’individualisme de Roméo, il va falloir que tu précises…

          Parle-t-on d’adolescents ? non pas vraiment… Juliette allait se marier dans deux semaines, et Roméo en était déjà à se poser des questions sur sa descendance. A ton âge et même au mien, ils seraient déjà des vieillards. Roméo n’est pas jugé en adolescent quand il est condamné, et quand il agit, il agit toujours en pleine connaissance de ses actes et de l’environnement dans lequel il les accomplit. Je ne crois pas trop à l’intérêt de l’âge dans cette pièce. Oui ils sont jeunes ? et alors, c’était obligatoire, à 17 ans à 20 ans à 30 ans, Juliette aurait déjà été mère de famille et l’intrigue n’aurait pu avoir lieu que dans le cadre d’un adultère.

          S’il est devait être écrite aujourd’hui, cette pièce se passerait largement du mariage des amants, du futur époux de Juliette, et ils n’auraient surtout pas entre 12 et 16 ans !

          Juliette est impulsive : quand elle aime, elle aime, quand elle souffre, elle souffre, dans l’instant, dans le moment. Roméo intellectualise toujours : Tybalt tue Mercutio, il ne tue pas Tybalt, il sait qu’il va le tuer ! il théorise son geste, il maudit le destin, il énumère tout ce qu’il va perdre, il provoque Tybalt en duel, il le bat, et il le tue. Il a le coup de foudre pour Juliette, il la veut sienne, même si ce n’est pas le bon plan diplomatique, il va créer la circonstance de le faire, au mépris de sa famille, au mépris de la famille de Juliette – on va dire après que je cause beaucoup pour une pièce que je prétends mépriser royalement, mais c’est que vous ne m’avez pas encore entendu causer du Cid, de Sergio Leone, du cinoche coréen ou de Massive Attack – parce qu’il aurait suffi qu’il fasse les choses dans les règles pour qu’ils vivent leur amour comblés. Au début de la pièce quand Roméo et Mercutio vont squatter le bal masqué, ils sont… démasqués. Et c’est le père Capulet, qui retient Tybalt de les rosser parce qu’il a de l’estime pour le jeune Montaigu, et ça Roméo le sait : il est là. Non, il choisit le mariage secret et accepte toutes les conséquences qui vont avec, y compris celle qui mènera à la mort de Mercutio son meilleur pote… Et son suicide… Les occasions de voir les choses s’arranger puis se déranger, Shakespeare les multiplie et maintient son public dans l’expectative: vont-ils s’en sortir ou pas ? mais Roméo lui sciemment, il prend toujours un malin plaisir à avoir un coup d’avance dans la loose, sur la loose. Et jamais, jamais, on ne le voit enrayer cet engrenage funeste. Il se planque derrière l’honneur, la passion, la pulsion, l’amour courtois, la famille. Il se contente pas d’être amoureux, il voudrait devenir l’amoureux maudit qu’il n’y arriverait pas mieux. Pour moi, c’est certainement le personnage de toute la culture occidentale qui a le plus contraint le hasard « à bien faire les choses ».

          • Vite fait : je n’ai pas dit que tu parlais de l’individualisme de Roméo.
            J’ai juste dit que dans les cultures traditionnelles – marquées par la valeur « tradition », comme nous le sommes par la valeur « progrès », l’appartenance à un clan est plus importante que sa propre existence individuelle ( je caricature, je vais vite ).
            Tu prètes, selon moi, des shémas de comportement « individualiste », au sens où l’individu y prime, à un personnage dont je ne suis pas certain qu’il raisonne ainsi, mais plutot en terme d’honneur et d’intérêt du clan.

            Un homme comme Roméo était aussi un soldat, d’où le port de l’épée. Pour un soldat le devoir et la loyauté sont des valeurs supérieures. Sinon ils n’iraient pas risquer leur vie.
            Je pense qu’il est difficile pour un citoyen libre et égal qui n’aurait pas du tout connu la chose militaire de se projeter dans la tête d’un jeune homme dont la guerre est une des constituantes de la vie « normale ».

            Sur la notion d’adolescence : certes tu as raison. Néanmoins les rituels n’étaient pas accomplis, pas encore tout à fait. Ce qui fait que R et J étaient encore dans le projet dans l’idée et non pas dans la réalisation. Là encore dans une société de traditions et de rites on n’est pas encore tout à fait adulte tant qu’on n’a pas été consacré tel aux yeux de tous. L’adolescence c’est l’age de la vie où on devient adulte à part entière, il me semble que R et J se trouvait encore dedans, à la lisière.

            Ces petites nuances difficiles à percevoir pour nous, sont comme la peau du dos de la main d’un théoricien du chaos dans Jurassic park. 🙂

            Ceci dit tu as raison. Romeo ne cherche pas à survivre, il ne cherche pas le compromis. Comme à peu prés tous les personnages tragiques.

          • On ne sera pas d’accord, mais j’aime les positions qui se défendent et tu défends très bien la tienne.

            Et puis comme tu l’auras remarqué, je ne suis pas un grand fan de Roméo, et je pourrais aiguiser longtemps des arguments à son encontre. Je ne l’aime pas et puis voilà. En fait quand je pousse mon raisonnement jusqu’au bout, j’estime qu’il a tué Juliette.

            Quant aux schémas de comportements que je prête à Roméo ils sont plus de l’ordre de l’opportunisme que de l’individualisme. Au moment où la pièce bascule, il passe dix minutes à se faire insulter par Tybalt au nom de l’amour qu’il porte à Juliette en se foutant royalement qu’on salisse son nom, son clan. Les dix minutes suivantes il va les passer à pourchasser ce même Tybalt au nom de sa famille et de l’amitié qui le liait à Mercutio… il ne m’en faut pas beaucoup plus pour croire qu’il a plus le sens du clan et de l’honneur quand il s’agit de son amitié avec Mercutio (ce qui est une pierre ajoutée dans le jardin des adorateurs gays de Shakespeare) que lorsqu’il s’agit de l’amour de Juliette. Je crois qu’il a le sens de l’honneur du moment, et qu’il est un jouet du destin comme il se l’écrit lui-même. Mais un jouet extrêmement volontaire.

          • Si si je suis d’accord avec toi. Roméo c’est un petit connard plein de testostérone et de haine de soi. Berk Roméo. Et tu as raison il a tué Juliette, ou quasi. Mais quel con ce Roméo !

            Mais si compréhensible. Et puis si on aime Juliette on doit bien essayer d’aimer Roméo aussi non ?

  3. J’apprécie Barbara, mais je trouve Juliette et Roméo plutôt mièvre. Je préfère de loin Macbeth. Mais le fait que l’on puisse transposer Roméo et Juliette à toutes les époque fait simplement de Shakespeare quelqu’un de moderne.
    Quand aux écureuils, ils amassent nos futures forêts.

        • Ben en général, l’écureuil stressé perd facilement le contrôle et il lui arrive alors de confondre ses petits avec des glands. Les petits écureuils sont glabres et roulés en boule… la méprise est facile.

          Assez rarement observé dans la nature, c’est un comportement assez fréquent chez les écureuils en cage… (ouais j’aime traîner dans les jardiland)

          • J’avais pas relevé (ce qui aurait été surprenant d’ailleurs, venant de moi )
            confondre ses petits avec les glands : les écureuils n’auraient pas le sens des tailles alors ?

  4. Evidemment, moi Nantes me fait penser à la Perm à Nantes des demoiselles de Rochefort. Mais comme j’adore Barbara, et que j’adore Goetlieb, je m’en vais d’un pas pressé trouver cette rubrique à brac qui m’avait jusque là échappé (et pourtant qu’est-ce que j’en ai bouffé ! A m’en tenir les côtes !). C’est le dernier merci du jour parce que ça va bien… mais encore, donc : Merci ! (nb, paraît que Beirut vient de sortir un nouvel album, it’s been a long time)

    • Beirut a effectivement sorti un nouvel album, The Riptide, et je profite de cette modeste tribune que je m’offre tout seul, pour dire qu’effectivement Beirut est retourné à son format initial, et que non, ce n’est pas lassant, c’est rassurant.

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