« C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus. » – Warren Buffett

 

Tout a commencé en décembre, l’an dernier avec un reportage sur deux jeunes photographes français : Yves Marchand et Romain Meffre. C’était à l’occasion de la publication d’une série de photographies réalisées au Michigan : « The Ruins of Detroit ». Annoncé à grand renfort de phrases choc, de sentences brutes, la crise des Subprimes avait fait son œuvre à en croire le journaliste gaiement vissé sur son fauteuil. Un peu comme un artiste de grande renommée, un peu comme si la Crise de 29 avait écrit Des Souris et des Hommes sur sa Remington portative.

Puis il y a eu Detroit 1-8-7, une série policière comme tant d’autres, et son teasing accrocheur : « Detroit, dans le Michigan, l’une des villes les plus difficiles en terme de criminalité. Au quotidien, les policiers font preuve de courage et d’héroïsme dans des quartiers défavorisés de la ville terriblement secouée par la crise des Subprimes. »

Toujours en série télé, la semaine dernière, je tombais sur Hung, teasing sexy à nouveau : « Ray Drecker, prof de basket à Détroit la ville plombée par la Crise des Subprimes n’arrive plus à joindre les deux bouts et vit dans les ruines de sa maison brûlée. Il ne lui reste plus qu’une chance : profiter de son anatomie hors du commun. »

Alors du coup je googueulise Detroit et la Crise des Subprimes, et a priori, il y a du vrai là-dedans (au sens où le mot « vrai » signifie confirmé par Google), il y a la Mort en personne qui rode dans les rues de Détroit depuis la Crise des Subprimes.

C’est là que, comme c’est commode, débarque Warren Buffett avec ses citations pleines du bon sens qui ont fait de lui un grand joueur de bridge et d’ukulélé et un petit milliardaire plutôt compétent. « C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus. » Autrement dit pour les économistes, quand la bise fut venue les fourmis ont cassé les reins des cigales sur le dancefloor. Car c’est à la marée basse qu’on voit qui sont les crabes qui en pincent. Une autre métaphore peut-être ?

Autrement dit encore, la mer a commencé à se retirer en août 2007, découvrant les complexes empilements des produits financiers des banques et autres bookmakers découvrant que les petits joueurs ne pouvaient plus miser, ni même s’hypothéquer. Ce fut vite l’hystérie, parce qu’une bonne crise c’est une bonne part d’hystérie. Ce n’est qu’ensuite que la Crise est devenue une artiste, ou une muse, même si pour ma part j’ai toujours estimé qu’une muse n’était qu’une artiste feignasse qui s’ignorait, un impresario pressé ou un alibi grotesque. Allez savoir.

Warren Buffett a.k.a. l’Oracle d’Omaha n’y est pas pour grand-chose, mais raconter l’histoire d’un fonctionnaire mal payé qui finit gigolo, lancer une nouvelle série policière et faire des photos de ruines, ça se fait mieux en mettant tout sur le compte de la Crise des Subprimes. Ce n’est même pas la faute des photographes, la faute des scénaristes, la faute du chef opérateur qui pense que la lumière du ciel de Detroit passe mieux dans les déliquescences pavillonnaires des restes résidentiels, c’est la valeur ajoutée des services marketing et communication.

Je serais de Detroit, je serais hésitant : faut-il s’énerver de la situation ou donner une médaille d’honneur à la Crise ? faut-il attendre qu’on en fasse toujours plus et avoir une chance de choper un petit rôle dans un blockbuster, ou laisser la ville pourrir un peu plus sur place pour qu’elle reste sous les feux de la création ?

C’est là que nous revient une citation de Warren Buffett, en mode ukulélé. « Dans le monde des affaires, le miroir arrière est hélas toujours plus clair que le pare-brise. » Sur le coup, on aurait tendance à vouloir prévenir Warren qu’il faut sortir un peu, qu’il n’y a pas que dans le monde des affaires qu’on voit mieux derrière que devant. Après s’être excité pour rien, on remet la situation dans son contexte, et on confirme qu’à l’aune des bilans financiers des années précédentes on établit plus sûrement les budgets à venir. Et il arrive même qu’avec une vision moins économiste des affirmations de ce bon Warren, qu’avec un sens plus terre à terre, on jette un coup d’œil dans le pare-brise arrière et qu’on admette que Detroit s’était détérioré bien avant la Crise des Subprimes. Qu’elle a bon dos cette dernière.

Parce que si les livres d’Histoire retiendront le 9 août 2007 pour marquer le début de la Crise, la Gran Torino d’Eastwood (2008) vrombissait depuis un moment pour rejoindre la liste longue et merveilleuse des films plein de joie et de gaîté dont l’action se déroule à Détroit, qu’Eminem tente de s’y faire une place au soleil (8 Mile), que les quartiers n’aient rien à envier à ceux de Los Angeles si ce n’est le soleil (Quatre frères, Narc), qu’Eddie Murphy se barre à Beverly Hills sous prétexte de poursuivre son enquête, que The Evil Dead y inscrive sa génèse, ou que Robocop y fasse ses premiers pas.  Même quand l’industrie automobile n’était pas encore à la rue, que la Motown glissait dans les autoradios, Arthur Penn noircissait la paranoïa kafkaïenne de Warren Beatty à même les rues de la ville.

Soyez en sûrs, les deux films les plus joyeux se déroulant à Detroit sont Garfield the movie, et The Virgin Suicides. Et ça, la Crise des Subprimes n’y est pour rien. Pas plus qu’elle n’a envoyé ces deux photographes à Detroit dès 2005.

83 réflexions sur “« C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus. » – Warren Buffett

  1. Ici Mamie qui est allée à Détroit avant même que les subprimes existent, ça ressemblait déjà à Beyrouth après bombardement. On y a mal vécu les années Reagan, et effectivement, depuis ça pourrit. Mais c’est filmogénique comme toutes les ruines.

    • Moi j’adorerais prendre mon temps pour partir photographier de vieilles friches industrielles, des machines abandonnées, des engrenages qui n’ont plus où mettre les dents.

      La rouille a toujours plus de relief et de grain que le flambant neuf. Elle offre plus d’ombres à mettre en contraste.

  2. Je ne peux que plussoyer: moi aussi j’éprouve un plaisir malsain à me promener dans des vieilles friches et à prendre des tas des photos qui iront occuper un de mes disques durs.

    Une fois, j’ai visité une vraie ville fantôme. C’est très étrange comme impression.

    • Je ne vois pas ce que ça a de malsain. Après tout, dans une manufacture en friche, tu ne photographies pas la classe ouvrière sur le plancher, ou tu ne vas pas chez les gens dans leur salon pour les photographier avec un mobilier craignos (et surtout pas en rajoutant la légende : ça reste très coloré dans les salons des Cubains, malgré que les assiettes soient immaculées, ils gardent le sourire, même sans les dents.)

      • J’ai horreur de ça. Je trouve que c’est such néocolonial. J’ai des accointances qui adorent aller photographier les gens « du monde » dans leur cuisine et en faire des calendriers pour Noël. Inutile de te dire que plutôt crever que de les mettre au mur, c’est beaucoup plus indécent à mes yeux qu’un calendrier Pirelli.

        • C’est peut-être parce que tu viens « du Monde ».

          Non, mais c’est vrai qu’à chaque fois que j’ouvre un Géo par exemple, de voir le bon bougre ou la bonne bougresse poser comme son mobilier, là, oui, je ressens quelque chose de malsain. Il faudrait peut-être organiser un safari photo chez tes accointances dans leur cuisine, (quoique, il n’est jamais très sûr que l’arroseur arrosé sache se sentir trempé).

          • Putain, j’ai un oncle qui est coutumier du fait. Sa cuisine est juste l’endroit le plus dégueu et le plus mal rangé de la terre, y aurait moyen!
            (ceci n’est pas un message en mode DH, la mienne ne gagnera jamais au concours monblogdepouseetdemere.com)

  3. Joli texte, et en effet Detroit était déja en grand déclin bien avant la crise des subprimes qui n’a qu’accentué le phénomène.

    C’est un peu leur Roubaix, mais en bien plus grand.

    • Je suis allé vérifier tes dires sur le site de stockage de photos du monde : flickr. Roubaix a l’air assurément plus petit, mais bien plus classe (une fois qu’on a dépassé la série de 600 photos de majorettes et de fanfares).

      • Tu es un investigateur né.

        Et pourtant, j’avais échangé un jour avec une ancienne directrice financière de Roubaix, et la description en était post-apcalyptique.

        Il est vrai qu’à Detroit, des quartiers entiers sont quasi vides. Tous les ans, lors du salon de l’automobile organisé dans cette ville, on y voit Dominique Chapatte circuler seul en centre-ville sur des 2*4 voies (etlà, tu comprends qu’ils m’arrive de regarder M6 et surtout de regarder Turbo)

        • Je me doutais que tu regardais Turbo.

          Concernant Détroit, il suffit de se pencher sur les évolutions démographiques de la population : entre 1920 et 1950 elle passe de près d’un million à deux millions d’habitants. Aujourd’hui ils sont 750000. C’est sûr que ça crée des grands espaces.

          • Je ne sais pas si on connait un autre exemple moderne d’une ville pareillement dépeuplée sans guerre ni maladie.

            Dans plusieurs siècles, ce sera un mystère pour les archéologues comme pour les cités mayas, ils penseront à un changement climatique ou à une peur de l’an 2000.

          • Tu n’as pas vu les photos du bled à côté de Tchernobyl? C’est un peu comme Detroit, tout est resté presque intact. C’est juste effrayant.

          • Les archéologues liront mon blog.

            Sinon question dépeuplement, moi je remarque que Le Havre a perdu autant d’habitants depuis ma naissance, que lors de la période 38-46. Je me dis qu’avec un système immobilier à l’américaine, une culture plus marquée par le changement et le risque, elle ferait un Detroit de haute volée.

          • Surtout que le Havre et Marseille se dispute le titre de plus grand port de France. Les dockers sont peut-être moins bloquants au Havre maintenant, ce qui laisse une chance à la porte océane.

          • Si les Marseillais ne passaient pas leur temps à gonfler les chiffres, on verrait aisément qui a le plus grand port de France.

          • C’est pas Dieppe je suppose.

            J’indique ici à la Garce que je vais pas sur son blog car il m’est devenu indisponible du bureau, pour le plus grand bonheur de ma productivité, il faut bien l’admettre.

          • Alors, je suis bien Guillaume, mais je n’arrive pas à rentrer mes co-ordonnées (clin d’oeil à Muriel Robin). Quand je disais que l’informatique ne m’aime pas.

          • Et hier soir, je me suis interrompu sur ton blog car mon clavier m’a laché.

            Si je tenais un blog, je pourrais raconter tous mes petits malheurs depuis hier soir, je me ferais plaindre par des KKL.

          • Réapparition du filtre de l’opus déi.

            En plus, j’ai appris ce matin que mon syndic n’avait pas mon adresse correcte. Du coup, j’ai raté l’AG et je me retrouve avec des charges en retard.

            Et je t’évite mes problèmes gastriques afin de ne pas virer tripier.

          • je verrais ce soir.

            Ma journée de merde a commencé hier soir en fait. Embouteillages et RER se sont conjugués pour nous interdire une soirée cinéma italien.

            Du coup, cela s’est fini en soirée pizza-Lie to me.

          • Non, j’ai du boulot en fait dans mon nouveau job. Je vais arrêter de culpabiliser de voler les impôts des contribuables via ma paye.

          • Tu abuse du pléonasme, un fonctionnaire est toujours fainéant et la contribuable outrée.

          • Il va croire qu’il a un nouveau commentateur en plus, avant qu’il ne lise ses commentaires.

          • total, ta productivité que dalle, t’as juste changé de crémerie. Ça m’apprendra à poster des zobscénités: à partir de demain, articles purement eschatologiques.
            Je suis sûre que ton filtre va me liker.

          • C’est moins dense ici quand même.

            Je suis en train de pointer le CA et le CdG (Max comprendra, j’aime utiliser parfois un jargon professionnel afin de faire genre)

          • Normal, c’est moi l’équipe de jour ordinairement.

            J’ai breseker chez VF en déposant une réponse fleur bleue. Mais pas de réactions pour le moment.

          • La garce : pas vraiment, j’y accentue juste mon côté gentil. Mais tu as en effet une mauvaise influence sur moi, il me semble que je deviens plus direct et plus provocateur.

            Max : normal avec ce beau temps, il n’y a pas que les pollens qui en profitent.

            Vous avez vu que je me fais draguer par des pâtes sur CLG ?

          • @ Max: je tenais compagnie à Guillaume qui prétend (le sagouin, en fait il est de mèche avec toi pour faire exploser tes coms) qu’il ne peut plus aller voir la télénovela chez moi.

            @ Guillaume: eh bien ravie, au moins ça me rassure sur mon statut de bloggeuse influente.

          • Me ferais tu une crise de jalousie ? Ou bien serait-ce de la possessivité ?

            Je suis déçu, y’a pas de réactions chez VF. C’est assez sélectif comme club.

          • Non point, je suis ravie de venir ici.

            C’est juste que du coup ce sera moins marrant chez moi cet après-midi, comparé à la folie furieuse de vendredi dernier.

          • Tu l’avais probablement deviné mais je t’avoue avoir incarné M. et Mme Fernando.

          • Ça fonctionne toujours pas chez moi?
            Non parce que je viens d’avoir « Mouffette amoureuse Mélenchon » comme requête.
            Ce serait marrant qu’elle (ou un de ses fans) débarque, or que faire si tu n’es pas là pour l’accueillir à bras ouverts?

          • On va enfin savoir si elle a le sens de l’humour.

            Rien qu’admirer les requètes doit te récompenser de tes efforts bloguesques.

          • Max va définitivement avoir un choc en voyant ce que nous avons fait de son blog.

            En fait, pour les requêtes, oui et non, mais c’est un peu tout ce que tu peux faire (à part travailler) dans un jour comme aujourd’hui.

          • @ la GM : J’ai décidé que je ne répondais plus à des questions qui n’en sont pas, c’est tout.

          • La question qui n’en était pas une, c’était de savoir si M. l’alter, ayant décidé de tester ma capacité à me soumettre à ses diktats, me laisserait la licence de choisir entre mayo et moutarde (industrielles toutes deux, cela va sans dire) sur ces foutus sandwiches.
            Bien entendu, la réponse est non, il va m’obliger à les inonder des deux.

          • TMTS, il court plus vite que moi… en plus va trouver un t-shirt taille homme chez HK c’est un peu un défi digne des Douze Travaux d’Astérix.

          • Je suis sûr que l’alter est mince et élancé. HK a bien du prévoir que des femmes moins féminines voudraient aussi être KKL.

          • Il existe même une version de Kitty sur fond noir avec yeux rouges qui conviendrait parfaitement, mais il faudrait que tu m’aides à l’attraper.
            #faible femme

          • Toujours bloqué. Je manque une nouvelle photo ou bien l’alter a t-il cédé au tee-shirt HK ?

          • J’essaierai de le lire ce soir, si mon emploi du temps professionnel et personnel me le permet (j’aime bien donner envie avec ma vie trop remplie).

            Tu parles des résultats de foot ou de formule 1 dans ton article ?

          • nan je conspue les intellos à la BHL, y avait de quoi faire une jolie conversation mais vu que tout le monde est défunt, je sens que je vais continuer à crocheter le pull HK à tête de chupacabras de l’alter.

          • C’est un sujet qui m’aurait inspiré. J’ai déja évoqué ma haine de BHL.

          • Ben remarque, le sujet va pas bouger, t’auras toujours le temps de l’injurier ce soir. Ou demain.
            (ton filtre laisse passer VF mais pas moi? Il est vraiment zarbi)

          • Tu devrais en être honorée. C’est si difficile de se faire censurer de nos jours.

          • Il semble vouloir nous laisser aux commandes de son blog.

            Tu penses que je te snobes volontairement ?

          • Point du tout.

            D’ailleurs tu devrais essayer de poster sur mon autre blog pour voir si c’est moi que ton filtre ostracise, ou juste le Boudoir.
            Jé jé jé.

  4. Le problème aux US, c’est qu’il y a un tas de villes qui ressemblent à Détroit quand on sort des endroits balisés. Et puis, j’sais pas si tu as vu le film « Winter’s bones » mais dans le sud c’est pas beau non plus (même que c’est pas que la crise!).
    J’aime l’image du crabe qui en pince!
    Tjrs tres bien écrit..

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