« For what ? For nothing, for a tin star. » – Matt Howe

Si je vous dis : portrait d’une Amérique en proie au doute, un héros ordinaire et infatigable, des ennemis innombrables qui résistent jusqu’à la dernière minute, le manque de courage d’une grande majorité, la soumission aux procédures des décideurs, une histoire filmée en temps réel… vous pensez immédiatement à 24 heures chrono et aux aventures du sémillant Jack Bauer. L’agent spécial de la cellule antiterroriste brasse effectivement les tourmentes d’une nation en plein désarroi avec pour fil rouge le chrono jaune de ses déambulations. Ses heures durent quarante minutes, pages de pub exclues et résumés des heures précédentes oubliés, repli manifeste de la société de consommation qu’il défend contre les Chinois, les Mexicains, les narcotrafiquants, les intégristes et ce qu’il reste des Russes, au cœur même de son art de vivre : réduire à néant la menace en temps réel, histoire de prouver que le crime international ne vous laisse pas le temps de souffler, ni même de pisser.

Seulement ce blog s’appelle « Maximgar revisite ses classiques » et quitte à me lancer dans un débat de profondeur sur ce qu’est un classique ou pas, le comité de rédaction de Maximgar réunissant tout son collaborateur dans ma cuisine a conclu à l’unanimité que Jack Bauer n’était pas encore un classique (contrairement aux sonneries de téléphone de la cellule antiterroriste). Et quand bien même il en aurait été un, il se trouve que si je vous dis : portrait d’une Amérique en proie au doute, un héros ordinaire et infatigable, des ennemis innombrables qui résistent jusqu’à la dernière minute, une histoire en temps réel… je pense  à Will Kane et du coup je pense aussi à Carl Foreman.

Will Kane (Bill dans la version française) était shérif dans la petite bourgade tranquille d’Hadleyville. « Une malheureuse petite ville », s’empressera de la décrire son juge, juste avant de s’enfuir au trot. Au moment qui nous intéresse tout particulièrement, un dimanche à dix heures et demi, Will, interprété par Gary Cooper, s’était mis en congé. Ses projets étaient assez simples : se marier, monter dans sa carriole et ouvrir un petit commerce dans une bourgade voisine. Sa future épouse Amy Fowler (Grace Kelly) est quaker : du coup, ils se marient, mais pas à l’église. Dans une heure, on le reprochera à Kane. Amy n’est pas née quaker. Ça lui est venu tardivement, quand son père et son frère sont allés se faire tuer pour une juste cause inconnue de nous tous. Mais à dix heures trente, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Sauf pour Harvey Pell (Hervé dans la version française), l’adjoint de Kane à la scène, le père de Jeff Bridges à la ville. Il ronge son frein : on aurait pu le nommer shérif à la place du shérif. Mais non. Le remplaçant de Kane doit arriver lundi, et lui rester adjoint. Dans une heure à peine, il va se prendre une avoinée dans l’écurie qui prendra feu le quart d’heure suivant. Personne ne s’en souciera, et je n’ai jamais vu aucun critique de cinéma s’en soucier. Il en veut à Kane, persuadé que ce dernier l’a descendu en flammes auprès du conseil municipal en apprenant sa liaison avec son ancienne maîtresse Helen Ramirez, la femme d’affaires mexicaine du coin, la propriétaire du Ramirez Saloon, the place to be in Hadleyville. Parce qu’Hadleyville avant ce dimanche, c’était un peu Plus Belle la Vie.

Helen Ramirez, brune, ténébreuse, le regard fier, et le sourcil gauche qui essaye de s’échapper. Larguée il y a un an par Will Kane que fait-elle avec ce chien fou d’Harvey Pell ? Avant d’avoir Will Kane pour amant, c’est Frank Miller qui partageait ses draps, la crapule qui faisait régner la terreur dans la ville. Elle semble savoir s’entourer de l’homme qui compte, et s’entourer d’Harvey Pell, c’est comme un aveu d’impuissance. Ça sent la fin : dans une heure son saloon sera vendu, et elle aura quitté  Hadleyville par le train de midi.

A l’orée de la ville, attend Jack Colby : il a la tête de Lee Van Cleef jeune. Et c’est peut-être bien de jeunesse qu’il s’agit, parce que de tout le film il ne dira pas un mot. Tueur muet et sous-fifre aux yeux mi-clos de chasseur, il jouera de l’harmonica une bonne partie du temps en attendant le train : presque tous les rôles qu’il n’aura pas en Italie. Il est rejoint par deux autres cowboys : Ben Miller et James Pierce. Ils vont à la gare et demandent si le train de midi sera bien à l’heure.

Il sera bien à l’heure, comme à son habitude. Et c’est pourquoi cette histoire s’appelle High Noon. Voire Mezzogiorno di fuoco en Italie. 12 Uhr mittag en Allemagne…

En France, c’est « Le Train sifflera trois fois », parce qu’à un moment dans l’église, quelqu’un s’écrit : « Sommes-nous bien sûr que Frank Miller est dans ce train ? » C’est Jonas Henderson qui répond : « Nous saurons bientôt s’il est dedans. Si un voyageur doit descendre le train sifflera trois fois. »

De deux choses l’une : personne ne vient jamais à Hadleyville en train. Mais en plus, les traducteurs français on fait reposer le titre de cette histoire sur une probabilité discutable, une phrase perdue au milieu des dialogues. Si Eduardo Martinez venait à descendre de ce train, le train sifflerait trois fois. Si John Smith venait à descendre de ce train, le train sifflerait trois fois. Si Bobby Joe Johnson venait à descendre de ce train, le train sifflerait trois fois.

Qui plus est, quand le train arrivera, il sifflera plus que trois fois.

C’est l’histoire d’un train qui arrive à l’heure, à midi tapante. Et Frank Miller est dedans, on le sait, pour deux raisons : trois de ses amis attendent à la gare (et ils n’attendent ni Eduardo Martinez, ni John Smith, ni Bobby Joe Johnson), Frank Miller a été récemment libéré de prison, et il l’a promis à Kane le jour de son jugement, d’un je vous tuerai shérif, je vous tuerai.

Alors le juge n’a pas attendu, il quitte la ville au trot. Quant à Will Kane, il va parcourir la ville en vain à la recherche de quelqu’un, de quelques uns, prêts à l’aider dans le gunfight à venir. Il ira jusqu’à retrouver son mentor, le Marshall Matt Howe, la main droite tiraillée par la goutte, qui lui assène toute l’aigreur de sa retraite assez mal préparée :

« Toute ma vie j’ai défendu la loi. Tu vois, tu risques d’être tué en arrêtant des assassins, et puis le jury délibère et ils viennent te descendre. Si tu veux être honnête tu seras pauvre toute ta vie. Et un jour tu mourras au milieu d’une rue, troué comme une écumoire. Et pour quoi ? Pour rien, pour une insigne. »

On le sait, Carl Foreman le scénariste, victime de la Chasse aux Sorcières, ciblé par les comités inquisiteurs qui traquait les amitiés anti-américaines, transposa dans ce petit western sans prétention sa solitude et l’abandon qu’il ressentait de la part de ses collègues, des studios, de ces concitoyens. Les résumés les plus rapides de cette histoire laissent à penser que Will Kane parcourt la ville sans jamais trouver personne pour lui venir en aide.

Carl Foreman est moins manichéen qu’il n’y parait. Will Kane trouve de l’aide : celle d’un ivrogne borgne, celle d’Harvey Pell qui veut juste être nommé shérif en échange, celle des cinq hommes qui se lèvent spontanément à la messe quand il vient y chercher de l’aide, celle d’un gamin de quatorze ans qui fait croire qu’il en a seize et qu’il est fort pour son âge, le volontaire Herb Baker (Tom dans la version française) qui n’abandonne que parce qu’il est le seul volontaire, et s’il n’avait pas largué sa Mexicaine sûrement qu’elle serait restée. Dans la majeure partie des cas, c’est Will Kane qui refuse les mains tendues : il repousse les indécis, le jeune de quatorze ans, le borgne ivrogne…

Carl Foreman finira par s’exiler un temps, et son histoire ne diverge pas de l’histoire. Car on avait bien fait comprendre à Foreman qu’High Noon serait son dernier film : que nenni, il signera les scénarios des Canons de Navaronne et du Pont de la Rivière Kwaï (entre autres).

Will Kane part affronter Miller et sa bande, seul. Si sa femme met de côté ses bonnes résolutions de quaker pour tuer un des bandits dans le dos à travers une vitre de biais, c’est bien le seul coup de main qu’il reçoit. Il s’en sort en ayant dégainé le second après que sa Grace Kelly d’épouse retenue en otage par Miller ait réussi à se dégager. A ce propos de brillants scientifiques suisses ont démontré qu’il lui fallait 200 millièmes de seconde pour comprendre le geste de sa femme, plus vingt millièmes pour dégainer, et enfin 120 millièmes pour tirer, là où il aurait fallu beaucoup moins de temps à Frank Miller pour le descendre, vu qu’il avait déjà dégainé et n’était pas vraiment gêné par la frêle ruade de la future princesse. Ces mêmes scientifiques soulignent la qualité du duel entre un autre Frank célèbre des westerns de légende et Harmonica, ou ce dernier dégaine bien longtemps avant son adversaire : une demi-seconde.

Assez minimaliste, tourné en temps réel, High Noon révolutionna un genre où tout était tout noir ou tout blanc, malgré le Cinémascope. Révolutionnaire au sens où le western échappe à sa fonction mythologique de la Conquête de l’Ouest. Cinq ans plus tard, en 1957, 3:10 pour Yuma poursuit dans la même veine, lui aussi dans un écrin noir et blanc, renverse les tendances tout bon ou tout mauvais des personnages de l’Ouest, un père de famille acceptant d’emmener un brigand de grand chemin au pénitencier, le protégeant de sa propre bande. Son remake par James Mangold, cinquante ans plus tard n’arrivera pas à rendre cette dualité, tant le cinéma s’est émancipé des méchants vilains et des gentils bons.

C’est de voir ces deux films obtenir du succès qui fit avaler son chapeau à John Wayne et qui lui inspira l’idée de Rio Bravo : l’œuvre ultime d’un Ouest incarné par le Héros honnête et sans peur, où il va jusqu’à refuser l’aide qu’on lui propose plutôt que quémander comme le faisait ce vieux Coop’ de Will Kane dans High Noon.

Gary Cooper absent à la cérémonie des Oscars qui suivit, ce fut ce même John Wayne qui reçut le trophée à sa place et s’en félicita. S’il fit un beau discours ce soir-là, il clamait haut et fort y avoir trouvé, je cite :

« la plus chose la plus anti-américaine, que j’ai vue de toute ma vie. Le pire étant le vieux Cooper piétinant son étoile de shérif. Je n’ai jamais regretté d’avoir aidé à chasser Foreman du pays. »

18 réflexions sur “« For what ? For nothing, for a tin star. » – Matt Howe

  1. John Wayne était vraiment un sale réac. Dommage qu’il ait été aussi un si bon acteur.

    Il y a très longtemsp que je n’ai pas vu « Le train sifflera 3 fois », mais c’est bien la première fois que j’entends qu’on le qualifie d’anti-américain.

    • Un vieux réac, assurément, mais je me demande parfois, si ce n’était pas un rôle… [John Wayne le meilleur agent infiltré de l’Union Soviétique pendant des années]. Je veux dire par là qu’à part ses sorties phénoménalement conservatrices, on a vu le bonhomme travailler avec des types carrément et ouvertement de l’autre bord (Dmytryk ou Kirk Douglas) ou chercher cet Oscar à la place de Cooper alors qu’il était foncièrement pas emballé par le rôle du bougre.

      Une autre chose m’amène à cette conclusion. J’ai vu dernièrement une interview de John (aka Marion pour les intimes) dans laquelle on lui demandait pourquoi il jouait toujours le même rôle. Il a répondu en gros, qu’un acteur devait pouvoir se fondre dans n’importe quel rôle. La star elle, devait le faire, y ajouter sa personnalité sans cesse. » Sous-entendu, c’est pas de ma faute je suis une star : j’ai immédiatement pensé qu’en fait ce gars était en mode show permanent.

      • Tu as peut-être raison, même si « les bérets verts » quoi !

        Il voulait peut-être faire oublier que sa carrière a vraiment décollé pendant la guerre, quand il a remplacé les stars engagées dans l’armée alors que lui restait à Hollywood.

          • Euh non, c’était plutôt négatif mon jugement sur « Les bérets verts », même si je ne crois pas l’avoir vu en entier.

          • C’est bien ce que je sous-entendais, le fan de film de guerre que tu es n’a pas supporté l’intrusion d’un cow-boy dans son univers, un peu comme si moi, le fan de films tout pourris, j’allais voir Copland pour rigoler un bon coup du jeu pathétique de Sly Stallone, et que du coup j’étais obligé d’admettre que c’était plutôt chouette.

        • Il a fait beaucoup de bons films de guerre le cow-boy.

          Copland, c’est vraiment excellent, et Stallone est un bien meilleur acteur que ce qu’en dit la vox flori.

          • Et plutôt pas mauvais comme réalisateur. Je ne dis pas ça pour The Expendables, (vu que je ne l’ai pas vu), mais parce que ses passages derrière la caméra sont par fois nettement meilleurs que ceux des gars qui l’ont filmé aussi bourrinnement que les scenarios qu’il interprétait. Stallone qui soit dit en passant a aussi été nommé à l’Oscar du meilleur scenario original au cours de sa carrière…

          • Comme pour Governator, il ne faut pas prendre un acteur de films de bourrin pour un bourrin lui même (sauf si c’est Chuck Norris)

          • Par contre un acteur aware sera toujours un acteur aware, et c’est ce qui fait toute la qualité du film JCVD (je ne sais si tu as eu l’occasion de voir cette pépite, une des plus belles mises en abyme pour type abîmé qu’il m’ait été donné de voir).

          • Je dois avouer n’être pas assez ouvert pour regarder un film de JCVD.

          • Ce n’est pas ouvert qu’il faut être, mais aware.

            Une chose est sûre, si on doit se rencontrer IRL un jour, je sais ce que je t’emmène avec les fleurs.

          • Ne compte pas sur moi pour dire ici publiquement que je me promène avec des copies de films, et ce même si ce dvd je l’ai buriné moi-même, comme j’en burine plein.

            JCVD vaut vraiment le détour. On sent bien que Jean-Claude s’y livre totalement, mais on doute : est-ce qu’il s’en rend bien compte ? D’autres, plus fanatiques, vont jusqu’à penser que Jean-Claude a eu une carrière merdique, juste pour donner de la matière à ce film.

  2. Comme quoi une star n’est pas un shield…

    Pour moi Kane est l’anti Henri IV : Ah tu croyais t’en tirer à bon compte après avoir fricoté avec une catholique explosive ? Tiens, voilà une petite ordalie avant d’avoir la chance de te retirer avec une sage quaker.

  3. Il y avait une soirée John Wayne hier soir sur direct 8 ce qui m’a permis de revoir « les cow-boys » que j’avais vu une fois alors que j’avais l’âge des protagonistes et que je m’identifiais bien sûr.

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