« Encore cinq ans de plus, et je serais devenu un grand artiste. » – Hokusai Katsushika

Ce n’est pas vraiment dans le genre de l’équipe de la rédaction de surfer sur l’actualité. (Mon Dieu !!! il a bien écrit « surfer » ?) En général, nous serions plutôt continuellement en retard, pas à l’arrache, mais nettement en retard, avec une fatalité très classe et pas feinte du tout. Du coup, évoquer aujourd’hui dans cet article le Japon et la mer, quelques jours après que la terre ait tremblé et que l’eau ait charroyé ce qu’elle pouvait, ça pourrait ressembler à de la ligne éditoriale de circonstance. Mais ce n’est pas le cas, cet article et quelques autres trainent depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, comme d’autres brouillons nippons paumés dans les disques durs qui se baladent dans la piaule. Il ne restait qu’à le finir. Ce que je n’ai toujours pas fait d’un texte qui allait d’Haïti en Turquie, l’an dernier, en faisant escale par tous les flashs infos.

Voici : La Grande Vague de Kanagawa.

Cette estampe, tout le monde la connait, ou du moins, l’a déjà vue. Une fois, elle s’est faite faire un lifting pour devenir le logo de Quiksilver, histoire de passer incognito, en pure perte. Une autre fois elle s’était déguisée en wallpaper sur un de mes vieux écrans d’ordi rafistolé. Ce serait la Joconde des vagues que ça ne m’étonnerait pas.

Un jour, j’ai su son âge et je n’en suis pas revenu. Et je n’évoque pas là, la Joconde. Demandez à un profane des arts et des barbouillages son avis quant à la vague, et voyez : à décorer des coques d’I-pad, on lui donnerait trente ans à peine, genre adolescente timide qui n’assume pas encore l’âge adulte.

La Grande Vague de Kanagawa, l’originelle, l’initiale, son seing estampillé frappe depuis 1830.

Et si je dis « originelle » ou « initiale », c’est qu’il y en a plusieurs de ces lames maritimes où les mêmes pécheurs affrontent la même vague. C’est le principe même de l’estampe : le résultat de l’impression d’une gravure, une gravure sur bois, sur métal, un gribouillis creusé dans un caillou, qu’importe, ces impressions supportent de multiples exemplaires.

Qu’importent aussi les termes techniques, les approximations de l’accent japonais, La Grande Vague de Kanagawa est un ukiyo-e, littéralement  « une image du monde flottant », rouage d’un mouvement qui souligne l’impermanence du monde… L’ukiyo-e est, en gros, une représentation du monde tel qu’il est là, tel qu’il ne sera pas le lendemain. Une photographie d’avant Daguerre. Qu’importent les contraintes, celles qui fixent les couleurs (et autorisent le Bleu de Prusse), celles qui fixent les marges (en l’occurrence un ōban quelque chose comme trente-sept centimètres sur vingt-cinq), celles qui établissent les orientations (ici le yoko-e que votre imprimante appelle le paysage, à l’opposé du tate-e, le portrait), La Grande Vague a un peu échappé aux carcans. Mais c’est peut-être le principe même d’une vague.

Hokusai Katsushika l’a dessinée en 1830 sur un papier mince et transparent. S’il devait y avoir un original de cette vague, ce serait celui-là, mais ce papier là est l’essence même de l’impermanence. Nishimuraya Yohachi, l’éditeur d’Hokusai prit le dessin et le posa sur sa planche, puis il le passa au maillet, au ciseau à bois, à la gouge, il le déchiqueta jetant sous ses lambeaux les reliefs à presser. Une fois la presse gravée, la Vague subissait huit transitions des couleurs, pour trois pigments. Et d’un tirage à l’autre, discrètement, la Vague changeait, la presse s’usant, les mariages de densités de pigments étant différents.

La Grande Vague de Kanagawa est la première d’une collection de quarante-six estampes intitulée Les Trente-Six Vues du Mont Fuji… Elles parurent en trois ans. Innovantes (le trait au dessin était bleu prusse, et non noir, l’usage des perspectives à l’européenne n’était pas encore mainstream non plus, ce fut une des premières séries uniquement consacrées au paysage, quant au format ōban yoko-e il sortait plutôt de l’ordinaire  …), les planches de cette série révolutionnèrent la peinture japonaise, tant par la perspective que par l’évocation des paysages, influencèrent des Van Gogh, Manet ou Gauguin, et conduisirent Debussy sur la route de la Mer.

Ce qui n’empêcha pas Hokusai sur son lit de mort, de finir sur un « Encore cinq ans de plus et je serais devenu un grand artiste. » Assez léger pour un gars qui serait l’un des inventeurs – et tout du moins le diffuseur malgré lui – du mot « manga ».

 

 

Et eux là, qu’on croirait endormis, ont-ils franchi le mur branlant de la mer aboyeuse ? Ou débris d’esquifs prient-ils encore l’impermanence de les avaler à jamais, resquillés au destin, brinquebalés sous les presses, déchiquetés sous les côtes, le Fuji pour témoin ? N’étaient-ils que des modèles, n’étaient-ils qu’une excuse ? Est-ce vos yeux amis lecteurs, ceux-là qui lisent de gauche à droite, qui prêtent à ces morts en permission un espoir vain quand la vague dévale à contre-courant de la calligraphie ?

11 réflexions sur “« Encore cinq ans de plus, et je serais devenu un grand artiste. » – Hokusai Katsushika

  1. Et hop, je commente. Sauf qu’une fois de plus, cf le Boudoir, il est prouvé que le plaisir de lire ne rend pas la commentatrice plus brillante.
    Ce billet m’a donné des yeux noeufs. Merci.

      • Drôle l’image. (Même si je reste persuadé qu’elle sera encore plus drôle dans un petit mois quand la stupeur sera passée.)

        Alors, oui effectivement, le Mont Fuji est symbole d’immortalité. On a du mal à imaginer une montagne qui ne serait pas immortelle, de toutes façons.

        Quant à la supériorité de la nature sur la divinité, il me semble l’avoir lue, mais elle concernait le logo de Quiksilver. (A vérifier quand même).

  2. Je découvre que ces tableaux étaient imprimés à plusieurs exemplaires. D’où ma question : à combien d’exemplaires ?

    • (où mon article n’était pas assez précis !!!)

      La planche de gravure de l’estampe perdait en précision (au début du XIXème siècle) au bout de trois cents exemplaires. La planche de gravure étant réalisée à partir du dessin original de l’artiste, on considère que seules les estampes de la première série sont originales.

      Rien n’empêchait de regraver des planches par la suite. Ainsi, l’image qui m’a servi d’illustration pour cet article est une copie de celle de la Bibliothèque du Congrès américain. Cette estampe est le résultat d’une série des Vues du Mont Fuji réalisée en 1938.

  3. Les barques couleur ciel, les vêtements couleur eau et les visages couleur écume, avec un galbe des esquifs épousant pafaitement le « curl » (c’est pas moi qui ai commencé) de la vague. Si l’on ajoute à ça la mousse semblant neiger sur le fuji, n’est ce pas là l’allégorie des relations homme/nature, eau air et mouvement en cycle ?

    • Déjà quand on me faisait faire des commentaires de textes au lycée, ça m’ennuyait de voir ce que l’auteur avait pu vouloir transcender son message à travers ses figures de style, alors que j’ai toujours été persuadé, qu’il y a écriture et ô miracle après on se rend compte que là c’était une figure de style, parce qu’il n’y avait juste pas lieu que ce soit autrement.

      Alors concernant ce que tu dénotes sur les couleurs, je n’irai pas jusqu’à tirer les mêmes conclusions que toi, cher Alter, parce qu’en fait la technique de l’estampe empêchait l’usage de plus de trois pigments : bleu de prusse, jaune et noir. De fait, l’éventail des couleurs était largement limité. Néanmoins, ça ne va pas à l’encontre de ce que tu dis, parce que du coup l’estampe en tant que photographie de l’impermanence avec un appareil photo tout de bric et de broc, insuffle aux caractères ici représentés une véritable appartenance à la nature : après tout, tous y compris le Fuji, viennent du même pigment.

      En terme de cycles et de curl, la conception quiksilverienne de la vague que j’ai évoquée un peu plus haut dans ces commentaires, traite du Fuji en tant que symbole d’immortalité, et la vague en tant que prédominance de la nature qui s’élève bien au-dessus du volcan : les hommes, quantité négligeable face à la vague, s’adaptant à la vague, au risque de leur vie, partent à la conquête de l’immortalité… (mais là encore comme quand je faisais mes commentaires de textes à reculons, je dis que ça reste à voir).

      Quant aux galbes des esquifs, faut avouer que malgré la Honda Civic des années 80, les Nippons sont plutôt pas mauvais en designs efficaces.

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