« Tue-la, avant qu’elle ne pousse » – Shérif John Brown

Tout autour de sa ville natale on avait cherché Bob, soulevant les tôles des cages à lapins, dégageant les tôles des cages à poules, redressant les tôles des cages à tôles, celles qu’on amasse pour le jour où on aura plus de lapins, ou plus de poules. Bob était resté introuvable, mais sa complainte était partout, flottant dans les rues, à trois pouces des caniveaux, suspendue comme une rengaine, un son de cloche : oui, il avait bien descendu le shérif John Brown, mais il n’avait sûrement pas abattu son supérieur, le deputy-sheriff, commissaire d’opérette qu’on avait retrouvé dégingandé sans baignoire dans un bain de sang sans remous, le sien.

On avait placardé partout dans la ville une photo de la tête de Bob, avec son nom complet par-dessous : Robert Nesta Marley. Personne ne l’a jamais appelé Robert, c’était le choix de son père, et son père ne l’a jamais, ou que trop rarement, appelé. Quant à sa mère, elle criait sans cesse Nesta ! Nesta ! pour qu’il rentre avant la nuit. Bob vivait dans une bicoque, une vieille caisse descendue sur les docks, un soir de délestage des cargos : du flanc ouvert des navires coulaient des marchandises de tous les horizons et les boîtes qui les enfermaient une fois dépouillées étaient montées sur des roues improvisées pour finir en maison de pauvres bougres sur les hauteurs de la ville aux prises des alizés. Comme sa boîte était plutôt petite, Bob avait pu se faire un petit jardin que brûlait le soleil de Carême. Il retournait la terre sèche, en chassait les cailloux, quand le shérif John Brown passa dans le coin et avec son regard qu’il voulait féroce mais qui ne transpirait que l’envie, observant comment Bob plantait des petites graines, il lâcha :

– Tue cette plante avant qu’elle ne pousse.

Bob se figea.

– Tue-la, avant qu’elle ne pousse, reprit John Brown avant de poursuivre son chemin de croix à emmerder un autre quidam plus loin dans Nine Miles.

Une autre fois qu’il allait entre les herbes avec son arrosoir improvisé, une boîte de conserve trouée au fondement par une rencontre fortuite avec de la grenaille, Bob fut à nouveau apostrophé par le shérif John Brown :

– Je t’ai dit, tue-la, avant qu’elle ne pousse.

Le shérif John Brown avait toujours haï Bob. Pourquoi ? Personne n’en savait rien. Peut-être à cause des plantes, pensait Bob. Elles détiennent des secrets qui ne se dévoilent pas à tout le monde, se disait-il, et les serviteurs maladifs de la Babylone raccommodée, les fonctionnaires zélés du Nabuchodonosor from London, n’y entendraient jamais rien, préférant lâchement interdire aux indigents qui le pourraient, d’entrevoir la magnificence de Dieu. Voilà ce que c’était, la raison la plus probable.

La magnificence de Dieu, voilà pourquoi Bob trainait dans son jardin, dans l’attente du paradis chlorophylle, cotonneux comme une volute dense de chimère brulée. Le shérif John Brown avait beau répéter, tue-la, avant qu’elle ne pousse, il la regardait pousser.

Nabuchodonosor from London est un roi lointain, peut-être bien une reine, disait-on. Une chanson, un psaume disait que près des rivières de sa ville gigantesque, ils s’étaient arrêtés pour pleurer : ils, les Anciens, ceux qui avaient vu l’Afrique de leurs yeux, ces vieux corps fatigués, asséchés comme des bois sans racines. Bob mettait un peu de ça dans ses chansons, un peu de politique aussi. Tout autant de raisons pour que le shérif John Brown lui cherche querelle sans cesse. A priori le deputy-sheriff aussi aurait pu lui en vouloir.

Le fameux soir du crime, Bob se promenait à deux rues de chez lui quand il est tombé nez à nez sur le shérif John Brown, ce dernier a dégainé, mais Bob a été plus rapide. Il l’a descendu par instinct de défense légitime et depuis sa chanson court dans les rues rapide comme un Usain Bolt sur sa piste et lui… plus personne n’a vu Bob pendant un moment. Même pas les Wailers.

Ce n’est pas tant d’avoir abattu John Brown qui lui pose problème. C’est qu’on a aussi retrouvé mort le deputy-sheriff, lapidé comme si personne n’avait jamais péché, et d’une pierre deux coups on avait vite fait de mettre son assassinat sur le dos de Bob.

On raconte qu’il cavale dans les montagnes, comme un soldat buffle, comme un homme du roi Tafari, comme un esprit égaré.

Qu’il fait pousser des mauvaises graines et file un mauvais coton de ganja, extatique exodus d’un prophète aux cheveux longs, qui se remémore deux trois phrases de Marcus Garvey et rêve des marbres du palais du Négus, loin des caisses de Trenchtown et des rumeurs de Kingston.

L’histoire n’a jamais dit qui avait tué le deputy.

9 réflexions sur “« Tue-la, avant qu’elle ne pousse » – Shérif John Brown

    • Aussi inquiétant que ça puisse paraître pour la rationalité de ce blog, vous n’avez pas tort Monsieur Molle. En temps normal, j’effacerai votre commentaire et corrigerai le texte, ni vu ni connu, ce ne sont pas les deux lecteurs réguliers qui me suivent avec assiduité qui s’en rendraient compte. Néanmoins, comme il s’agit de mon premier commentaire de l’année en français, je n’en ferai rien. Paix à vous.

      • je vous remercie. c’est trop d’honneur.

        quand je vois vos mots, et le succès de vos commentaires sur le blog de mademoiselle vieux, je ne comprends pas que vous n’ayez que deux lecteurs assidus.

        paix sur nos croûtes, l’amidon !

  1. Salut salut, j’ignorais que tu es encore en vie. On s’est connus sur blogg.org, et là je te vois passer dans les commentaires de anotherwhiskyformisterbukowski.
    Le monde est tout petit.

    Julie/Inno

    (oui ma schizophrénie va bien)

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