« Les pythons sont à titre définitif. Ils muent, mais ils recommencent toujours. » – Monsieur Cousin

Le héros du roman d’Emile Ajar « Gros-Câlin », est-ce Monsieur Cousin, ou est-ce Gros-Câlin, le python africain qui l’enlace à l’étouffer dans une étreinte troublante et inadéquate ?Parce qu’après tout le héros de la fable d’un homme solitaire comme un sou d’huile dans une jarre, est-ce l’homme solitaire ou celui qui vient rompre sa solitude ? Mais laissons passer quelques paragraphes pour le moment.

Je me promenais dans Le Pavillon des Fous de Thomas Fersen comme on se promène dans un livre d’images. On déambule toujours plus facilement dans les livres d’images que dans les autres. Ils ont un squelette de muséum, une architecture de bibliothèque, mais on a l’impression qu’on peut y faire du bruit. Les romans, aussi, il faut y rester silencieux : ils ont été construits dans des salles de cinéma. Le Pavillon des Fous de Thomas Fersen n’est pas un livre mais un album, ce qui convient du coup à l’idée du livre d’images – le hasard me fait bien les choses. Il s’est construit en galerie de portraits de l’aile psychiatrique, musicalement, follement même que parfois un vieux Rhodes et son pote le Hammond sont poursuivis par les banjo et harmonica d’une musique de saloon. Parmi les pensionnaires du pavillon de Thomas, on retrouve un chien qui pue, un cowboy breton échappé de son far ouest, un cycliste amoureux… j’en oublie.

Et puis il y a l’Iguanodon.

La légende, si tant est qu’il existe déjà une légende Thomas Fersen, voudrait que l’Iguanodon soit inspiré du Roi des Aulnes. En fait c’est une affirmation qu’on trouve sur Google, créateur patenté de légendes éphémères. Je me suis demandé trente secondes quel rapport il pouvait y avoir entre l’Iguanodon et le Roi des Aulnes, et puis j’ai arrêté. Après tout, quitte à payer sa place pour se rendre dans une galerie, autant s’approprier l’œuvre, laisser les guides et Google régner dans mon smartphone et y répandre les légendes qu’ils veulent sans que je me soucie de l’html 2.0 : après tout, je ne vis pas dans le monde réel du web, mais bien dans mon imaginaire et il n’y a là aucun diktat statistiques d’une banque de données.

L’Iguanodon c’est une chanson à n’y rien comprendre, mais vu qu’elle traîne dans un pavillon des fous, on pouvait s’y attendre, s’en réjouir presque.

L’Iguanodon si on en croit les paroles, c’est un grand calamar, un vilain serpent, un pauvre python. Il vit dans un panier, il dort dans une mare, il fume des petits cigares bon marché, il se dandine dans son imperméable derrière ses lunettes d’écailles. Il est visqueux. Il aime une fille, on en parle sur le trottoir. La cocasserie des images, l’imprécision des métaphores, le flou descriptif font penser à un exhibitionniste pervers, au cuir tanné, à la démarche reptilienne sifflotée susurrée sirupée menaçante allitérée en S du style pour qui sont ces serpents qui sifflent sur votre tête. Au Diable le Roi des Aulnes, plus je pense Iguanodon, plus je me rappelle Gros-Câlin.

Monsieur Cousin est statisticien. Autrement dit, il fait des statistiques. Les statistiques, on l’a sous-entendu par ailleurs, c’est un peu de la dictature normative, avec ses rues et ses grands boulevards. C’est comme une grande ville dont les artères battent un pouls d’étouffement : elles vous asphyxient avec géométrie. Mais Monsieur Cousin, faut croire que ça le rassure d’être étouffé. Quand ses parents sont morts dans un accident de la route il s’est mis à compter.

Monsieur Cousin est à la frontière de la folie douce. Et c’est tout son talent, son dysfonctionnement individuel, son anarchie personnalisée, sa construction syntaxique caractérisée qui lui infligent sa solitude. Parce qu’avec Monsieur Cousin tout est question de solitude.

« J’ai commencé à m’intéresser aux nombres, pour me sentir moins seul. A quatorze ans, je passais des nuits blanches à compter jusqu’à des millions, dans l’espoir de rencontrer quelqu’un, dans le tas. J’ai fini dans les statistiques. On disait que j’étais doué pour les grands nombres, j’ai voulu m’habituer, vaincre l’angoisse, et les statistiques, ça prépare, ça accoutume. C’est comme ça que madame Niatte m’a surpris un jour debout au milieu de mon habitat, à me serrer dans mes bras tout seul, à m’embrasser, à me bercer presque, c’est une habitude d’enfant, je sais bien et j’ai un peu honte. »

Tout est question d’une solitude honteuse et d’actes manqués, d’une histoire d’amour qui ne s’engage pas avec Mademoiselle Dreyfus, tout est question d’étreinte.

« Je suis rentré chez moi, je me suis couché et j’ai regardé le plafond. J’avais tellement besoin d’une étreinte amicale que j’ai failli me pendre.»

C’est là qu’intervient, dans ce résumé, Gros-Câlin, le python revenu d’Afrique que Monsieur Cousin entraîne dans son lit, cette métaphore de l’étreinte, cet euphémisme de sa logorrhée dysfonctionnelle et solitaire : l’Iguanodon qui vous étouffe à l’orée de la déraison pour vous siffler qu’il vous aime. Car ce que Monsieur Cousin préfère chez son python, c’est qu’il le serre. Mais Monsieur Cousin, faut croire que ça le rassure d’être étouffé. La ville, le travail, les autres sont tentaculaires, le python c’est l’amour du verbe se lover.

« Car avec un lit pour deux chaque soir, et toute la journée du samedi et du dimanche, on se sent encore plus seul que dans un lit pour un, qui vous donne au moins une excuse d’être seul. La solitude du python à Paris vous apparaît alors dans toute sa mesure et se met à grandir et à grandir. Seul dans un lit pour deux, même avec un python enroulé autour de vous, c’est l’angoisse, malgré toutes les sirènes d’alarme, les polices-secours, les voitures de pompiers, ambulances et états d’urgence, dehors, qui vous font croire que quelqu’un s’occupe de quelqu’un. »

Alors ? c’est qui le héros ?

D’autant que Monsieur Cousin finit dans les bras des « bonnes putes » avec une montre au bras qui s’appelle Francine, juste parce qu’il désire au contraire une montre qui aurait besoin de moi et qui cesserait de battre si je l`oubliais.

(Pour la version publiée en 1974, Emile Ajar, l’auteur de Gros-Câlin, avait accepté de modifier sa fin. Plus tard Romain Gary a suggéré de façon posthume qu’on en fasse ce qu’on appellerait aujourd’hui un « director’s cut ». La Collection bleue du Mercure de France publie depuis 2007 cette œuvre à la conclusion alternative.)

Une réflexion sur “« Les pythons sont à titre définitif. Ils muent, mais ils recommencent toujours. » – Monsieur Cousin

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