« Elle ne disait pas la bonne aventure, ce qui la mettait à l’abri de ces procès de magie si fréquemment intentés aux bohémiennes. » – Victor Hugo

Dans les labyrinthes confus de l’administration française, il existe un service méconnu du Ministère de la Culture et ce, dans tous les sens de l’expression, car bien qu’il s’agisse d’un service du Ministère de la Culture, il est totalement méconnu de sa maison-mère, qui refusera catégoriquement de confirmer son existence, et ce malgré les fiches de paie rondement pas salées pour un sou des deux ou trois fonctionnaires et du stagiaire qui y végètent entre quatre pauses café et une exposition sur leurs dernières quatre semaines de vacances à la Baule. Ce Bureau se nomme le B.I.P.C. et rares sont ceux capables de bien imaginer ce que signifient ces initiales. Le Bureau des Interférences de la Politique sur la Culture puisque c’est de ça qu’il s’agit, est chargé de calculer les répercussions des politiques nationales et locales sur l’œuvre culturelle amassée par l’Histoire. Cette mission ambitieuse s’il en est, nécessite des agents aguerris doués pour le calcul, l’Histoire, les Arts et les Lettres, autrement dit, d’anciens élèves moyens de 5ème qui se contentaient d’avoir 12 dans toutes les matières, et qui n’ont jamais pu percer par la suite.

Refuge de ratés, accélérateur du déficit économique français, grand client de la FNAC, le B.I.P.C. se contente de pondre des rapports que peu lisent, et qui alimentent les rumeurs et les rats, tout en provoquant la déforestation inutile des bois communaux d’une municipalité congolaise toute heureuse de participer à la croissance mondiale en débroussaillant une obscure alvéole du poumon subsaharien. N’en déplaise aux râleurs de tout poil, grincheux en permission et autres ronchonchons notoires, les rapports du B.I.P.C. ne sont pas sans intérêt et méritent qu’on y glisse un œil curieux et assoiffé de culture. Nous nous en sommes dernièrement procuré un exemplaire qui avait été oublié dans une mallette, elle-même abandonnée dans une gare de province de la Creuse, que les gendarmes du coin, intimement persuadés qu’il s’agissait d’une bombe tentèrent en vain de faire exploser. Si cette gare n’existe plus, du fait du peu de réactivité des pompiers, nous avons néanmoins pu mettre la main sur la mallette en fort bon état et ainsi découvrir le B.I.P.C.

 

Extraits du RAPPORT – BIPC-2010-08/004A

[…] Il est somme toute difficile et hasardeux de donner un âge précis à Mlle E. En effet, si la page Wikipedia concernant Zahia était mieux renseignée et ne concernait pas un pauvre village ivoirien du Haut-Sassandra, il nous suffirait d’un simple copié-collé pour mieux envisager les tournures basses et immondes qu’inspirent une femme si jeune dans les esprits si vieux. A priori Mlle E. serait plutôt mineure. […]

[…] On la dit bohémienne d’origine égyptienne, ce qui en un sens n’est pas forcément contradictoire, l’étymologie du mot « gitan » se rapportant d’après certains spécialistes à l’Egypte. […] Force est de constater qu’elle séduit les hommes de toutes conditions : les représentants des forces de l’ordre, tel le Capitaine P. de C., ou les pontes des médias, comme l’Archidiacre C.F. Les petites gens ne sont pas en reste, puisqu’un dénommé Q. qu’on peut qualifier de cas social désespéré compte aussi parmi ses prétendants, ainsi qu’un certain P.G. poète mendiant de son état dont quelques œuvres peuvent être piratées sur le net par qui en aura le courage. […]

[…] Les relations tapageuses de Mlle E. et des hommes qui lui courent après ne sont pas s’en provoquer un enchaînement de causes et d’effets qui remballeraient le premier emballement médiatique venu. Quoique fiancé à F.L. le Capitaine P. de C. n’est pas sans kiffer Mlle E. Celle-ci n’étant pas farouche, il lui propose un rendez-vous dans une maison borgne. Si le terme de kiffer peut paraître inapproprié voire anachronique, il est celui qui correspond le mieux aux sentiments volages du Capitaine. Quant au terme de maison borgne, il importe de comprendre qu’il s’agit d’une maison mal famée et non d’un studio avec une unique fenêtre dessinée par un architecte opticien. Cette précision n’a aucune importance pour la suite de notre démonstration, mais elle nécessitait d’être évoquée au cas où. L’Archidiacre C.F. (coutumier des lieux ou juste passant par hasard) y retrouve le Capitaine et le poignarde, puis il fait chanter la jeune femme la soumettant à une alternative peu réjouissante : être accusée du meurtre du Capitaine (qui soit dit en passant n’est même pas mort) ou s’offrir à lui-même (qui a sûrement prononcé des vœux). Soudainement redevenue farouche, elle choisit d’être accusée de meurtre. […]

[…] N’ayant bénéficié d’aucune aide juridique, Maître Collard n’étant certainement pas disponible à cette heure, Mlle E. est condamnée à la pendaison en place publique, sur le parvis de Notre-Dame. Cette condamnation n’est pas sans faire craindre des remous dans la communauté gitane, et le gouvernement prévoit immédiatement toutes les conditions possibles de riposte. Mais c’est sans compter sur Q. car aucun plan d’urgence ne prévoit l’intervention surprise et kamikaze d’un individu seul, non-armé, affilié au R.S.A. et bossu de surcroît. Ce dernier par une ruse digne d’un bon vieux film de Dolph Lundgren enlève Mlle E. et se réfugie avec elle à l’intérieur de la cathédrale. Là, protégée par le droit d’asile, nul ne peut atteindre à sa vie. De nombreux hommes d’église soutiennent cet acte désespéré de désobéissance civile, et rappelle combien il convient pour tout chrétien de savoir accueillir l’étranger. Si l’Archidiacre prend bonne note, une rumeur court que toute cette aventure inspire TF1 qui planche sur le concept d’une émission de téléréalité où un gros moche mène une bimbo à l’autel. […]

[…] Q. profite de l’intimité qui le lie à Mlle E. pour tenter de la draguer. Mais ces tentatives sont vaines. […]

[…] Une bande de Gitans en colère s’attaque à la Cathédrale pour libérer Mlle E. Le pauvre Q. pas du tout au fait des évènements, des intentions des uns et des autres, se bat comme un beau diable, alors que l’Archidiacre récupère la jeune femme et se prend à nouveau un râteau. Peu coutumier de la jardinerie, il enferme la jeune femme chez une nonne, Sœur G. dont la haine des Romanichels et autres Manouches n’a d’égal que le double de l’infini. En effet, Sœur G. a vu sa fille se faire enlever par des gens du voyage, et depuis elle leurs voue une haine féroce. […]

[…] Comme cela est souvent le cas dans les feuilletons mexicains, un rebondissement hors-du-commun change toute la donne : Mlle E. est la fille de Sœur G. Elle n’avait donc rien d’égyptien. Psychiatriquement parlant, tout se tient : la fille d’une nonne était bien la seule à pouvoir séduire un archidiacre. […]

[…]Comme cela est souvent le cas dans les feuilletons mexicains, un rebondissement hors-du-commun est suivi d’un coup du sort : la Police met la main sur Mlle E. […]

[…] Puisqu’elle n’a pas su se défendre, puisqu’elle est l’incarnation des troubles à l’ordre public, puisque vivante elle personnifie tous les soucis que procure les Gitans aux bonnes gens, puisqu’ elle n’est pas crue, Mlle E. est cuite en place publique. Q. qui assiste à l’exécution depuis les tours de la cathédrale balance son voisin l’archidiacre. Contrairement aux rumeurs qui prétendent que Q. a rejoint le MI6 où il désosse des déesses et autres véhicules pour les agents double zéro, l’horrible cas social bossu s’est vautré à mourir dans la cendre blanchie des ossements de sa belle. […]

[…] Le Capitaine s’est marié. […]

[…]Il paraît évident qu’une bonne politique de répression sécuritaire contre les Rroms aurait empêché des émeutes, le charcutage d’un noble représentant des forces de l’ordre, la mort d’un grand homme, la dérive sociale d’un bossu, un bon Walt Disney et accessoirement la rédaction par Victor Hugo de Notre Dame de Paris. […]

[…] Le présent rapport vient remplacer le BIPC-2010-08/003A abandonné dès que le rédacteur (stagiaire) s’est rendu compte que Carmen était espagnole.

Une réflexion sur “« Elle ne disait pas la bonne aventure, ce qui la mettait à l’abri de ces procès de magie si fréquemment intentés aux bohémiennes. » – Victor Hugo

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