« J’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche » – René Descartes

René Descartes, par Frans Hals« L’enfant est le père de l’homme ». Cette pensée, somme toute, pas vraiment cartésienne est de Descartes, qui s’interrogeait sur cette façon assez monumentale qu’il avait de craquer pour les filles qui louchaient. Ainsi écrivait-il le 6 juin 1647 à son ami Chanut : « en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles avaient ce défaut… » Il convient de préciser qu’une personne louche du temps de Descartes était une personne qui louchait. Loin de nous l’idée d’imaginer que le grand penseur eut envie d’aimer toutes sortes de malandrins et autres amateurs des coups de Jarnac dans les ruelles sombres de Stockholm. Et pour revenir à notre sujet originel, plutôt que nous attarder sur le vocabulaire de l’époque, il importe devant tant de continuité logique de reprendre les quatre règles de la méthode établies par Descartes (celui-là même qui en pinçait pour les filles louches).

La première de ces règles est celle de l’évidence : il ne faut admettre comme vrai que ce que l’on conçoit clairement et distinctement. La seconde tient à l’analyse : il faut diviser la difficulté en autant de parties qu’elle en comporte. La troisième invite à recoller tout ce qu’on a décollé pendant la seconde. Enfin la quatrième règle oblige à bien vérifier qu’on a fait tout le tour de la question de départ. Dans notre cas bien précis, on admet que ce n’est pas évident, qu’il est plus difficile de diviser en louchant, pour mieux réunir après. Et là, on ne pense même plus à bien vérifier qu’on a fait le tour de la question, car évidemment, on ne fait pas le tour d’une question comme on fait le tour de son quartier.

Descartes, alias René pour les intimes, venait une fois encore de craquer pour une fille dont l’œil gauche cherchait midi à quatorze heures dès neuf heures du matin. Abattu, profondément choqué par cette passion coupable, René s’enferma dans son cabinet en quête de bon sens. Car, il n’est point inutile de le rappeler, la quête du bon sens est à Descartes ce que les mille-feuilles sont au gourmet pâtissier. Cherchant au plus profond de lui-même, il comptait bien étendre la certitude mathématique à l’ensemble de son ressenti coupable.

Et c’est là qu’il se souvint.

En ce temps-là René était enfant et il gambadait sous le soleil de Touraine dans une petite brise fleurant bon la campagne. La petite avait à peu près son âge, elle était belle comme un cœur et elle courrait dans tous les sens un bouquet à la main, quelques cheveux s’échappant de son bonnet pour attraper deux ou trois rayons de soleil. En la voyant, René sentait son petit cœur de petit garçon battre la chamade et lui faire tourner la tête. Il la dévisagea, amoureux, et qu’elle louche ne le gêna pas le moins du monde.

C’était donc ça ! Puisque tout effet a une cause, et que la cause n’a pas moins de réalité que l’effet, il faut que cet amour du louche soit causé par quelque être parfait qui en est le véritable auteur ; donc je suis (ce que mon enfance m’a appris à être). Ou comme René l’écrivit à ce bon vieux Chanut :

« Lorsque j’étais enfant, j’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche; au moyen de quoi, l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s’y faisait aussi pour émouvoir la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles avaient ce défaut; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. »

Il va de soi que si j’avais donné cet extrait sous sa forme complète dès le premier paragraphe, vous vous seriez moins fourvoyés dans cette lecture.

Ainsi l’enfant est le père de l’homme, en ce que l’apprentissage au jeune âge marque profondément le caractère à venir. Si Descartes avait lu Freud, ou consulté un psychiatre, il ne nous en aurait pas fait tout un foin.

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